Samedi 7 juin 2008

article paru dans Libération le 13 octobre 2004
Une «communicante» est poursuivie pour avoir délivré une information boursière à deux amis financiers.
Par Nathalie RAULIN

Communication et bavardage ne font pas bon ménage. Solange Stricker, «communicante» parmi les plus réputées de la place de Paris, l'a éprouvé hier à ses dépens. Elle comparaissait devant le tribunal correctionnel pour avoir éventé les petits secrets boursiers d'un de ses clients : en l'occurrence, une offre publique d'échange (OPE) du groupe Suez-Lyonnaise des eaux sur les actions Sita, sa filiale spécialisée dans le traitement des déchets. Dans le box des prévenus, on trouve également deux financiers, Raoul Béjot, épinglé après que la brigade financière a intercepté une communication téléphonique à son domicile parisien, et un de ses copains, François Gontier. Tous les deux sont poursuivis pour un recel d'information privilégiée fort lucratif. «L'enquête en a mis d'autres en cause, mais il n'y avait pas assez d'indices concordants pour les mettre en examen, précise le procureur. Ici, nous avons les trois maillons successifs d'une même chaîne.»

Prudence. Le premier maillon, «le maillon faible» dixit le procureur, c'est Solange Stricker. De par son métier, elle a accès à des informations privilégiées. C'est à elle qu'il revient d'organiser les conférences de presse, ou de réserver les salles et les espaces publicitaires nécessaires à l'officialisation d'opérations financières par essence «sensibles». Souvent, par prudence, les clients ne délivrent qu'une information tronquée, une date ou un nom d'entreprise «cible», rarement les deux. Jusqu'à la dernière minute.

En ce mois d'août 1999, un concours de circonstances va conduire la «communicante» à détenir une information assez complète. En vacances à l'île de Ré, Solange Stricker croise à l'occasion d'un tournoi de tennis une amie responsable de la communication financière de Suez-Lyonnaise, groupe client du cabinet Stricker. Cela tombe bien : Suez, qui prépare plusieurs opérations, aurait bien besoin d'un coup de main. Le 16 août au soir, de retour à Paris, Solange Stricker reçoit un coup de fil de son amie : elle a mission de réserver le pavillon Gabriel pour la fin de semaine. Au passage, son interlocutrice, qui se sait protégée par leur accord de confidentialité, lui précise de quoi il retourne. De communicante, Solange Striker devient à cet instant initiée.

Or Solange Stricker est en contact régulier avec Raoul Béjot, le gendre du patron de Paribas, André Lévy Lang, un de ses meilleurs clients et un ami personnel. Elle a même confié à Béjot la gestion de son propre portefeuille d'actions. Béjot est le «second maillon» du procureur.

«Connerie». Ce 17 août, Solange Stricker l'appelle sur son portable : «Je voulais déjeuner avec lui pour parler de son environnement familial, mais il ne pouvait pas», se justifie-t-elle à la barre. A 14 heures, ils se rencontrent vite fait. «On s'est vu dix minutes sur le trottoir de l'avenue Kléber», bredouille Solange Stricker. A Béjot qui lui demande des nouvelles, elle répond qu'elle travaille sur des opérations boursières pour le compte de Suez. Le nom de Sita a-t-il été mentionné ? Solange Stricker l'avait admis devant le juge d'instruction, Armand Riberolles : «J'ai bien sûr pris conscience à l'instant où je le disais que je faisais une connerie.» Hier, à la barre, elle ne se souvenait pas d'avoir prononcé le nom.

Béjot l'avait lui aussi dit au juge d'instruction : «Elle m'a dit travailler sur une OPE de Suez sur Sita. Elle ne m'a pas donné de date mais j'en ai conclu que c'était imminent. Elle m'a interdit d'en acheter pour elle.» Hier, il édulcorait lui aussi sa version initiale : «De mémoire, elle ne m'a pas parlé de Sita, mais juste évoqué une filiale de Suez-Lyonnaise. Quand on a fait quinze ans de Bourse, pas besoin de faire un dessin

Tout le monde est d'accord sur un point : l'indiscrète n'est pas une affairiste. Son bavardage ne lui a rapporté que des ennuis. Ce qui n'est pas le cas des deux autres. Juste après avoir quitté Solange Stricker avenue Kléber, Raoul Béjot commence à acheter des paquets de titres Sita. Partageur, il passe ensuite plusieurs coups de fil à des financiers amis, dont François Gontier, propriétaire de deux fonds spéculatifs, Foch Investissement et Verneuil Finances. Gontier est le «troisième maillon» de l'accusation.

«Automatisme». Il se met à acheter à tour de bras des actions Sita. «J'ai fait cette opération par automatisme, s'est-il défendu hier au tribunal, insistant. C'était une opération normale pour moi.» Quoi qu'il en soit, cette vague d'achats bouleverse la donne sur le marché. Sur la première quinzaine d'août, le nombre de titres Sita échangé n'avait pas excédé 5 000 par jour. Le 17 août, 75 805 actions Sita changent de main entre 14 heures et 17 h 30. Pour les achats effectués par Béjot (pour lui et ses clients), la plus-value avoisinerait 26 500 euros. Pour François Gontier, ce serait près de 600 000 euros.

Flairant un délit d'initiés, le gendarme de la Bourse dénonce l'affaire au parquet qui, le 8 juillet 2000, ouvre une information judiciaire contre X pour «délit d'initiés, communication d'information à un tiers par personne disposant d'une information privilégiée et recel». Hier, le procureur a réclamé 3 mois avec sursis et 12 500 euros d'amendes pour Solange Stricker ; 12 mois avec sursis et 300 000 euros d'amende pour Raoul Béjot ; 18 mois avec sursis et 750 000 euros d'amende pour François Gontier. Délibéré le 16 novembre.

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"Je déteste le crime, cette expression humaine et imbécile du malheur. Une société qui ne serait pas aberrante devrait sans cesse être préoccupée du malheur, comme du cancer ou de la tuberculose..

Mais on confond le crime avec les criminels. On emprisonne les criminels, on les tue même. Le crime ne disparaît pas pour autant. Au Moyen-Age on mettait les lépreux à l'écart des villes, on les obligeait à porter des clochettes comme du bétail, pour qu'on les entende venir et puisse s'en écarter à temps. Il n'y avait pas de lépreux visibles. Mais la lèpre était toujours là, bien vivace, dans l'ombre. Nous en sommes encore au Moyen Age, quand il s'agit du crime, cette lèpre de notre société."

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