«Ils attendent ma mort, mais je ne leur ferai pas ce cadeau.» André Guelfi, surnommé Dédé la Sardine, 89 ans, a un élixir de jouvence : retrouver son honneur dans l’affaire Elf. Ce fantasque intermédiaire - méthodes peu orthodoxes, honoraires astronomiques, mais résultats parfois étonnants - poursuit sans relâche la compagnie pétrolière pour avoir fait avorter un forage dans l’ex-URSS. En tandem avec le comité olympique russe (COR), son partenaire en affaires, car Guelfi admet pratiquer la «corruption sportive» en promettant des équipements olympiques, il réclame sa commission, réactualisée à 2,6 milliards de dollars (1,6 milliard d’euros), devant le tribunal de commerce de Paris (Libération du 15 janvier). Mercredi, s’y est tenue une audience étonnante.
Manœuvre. Cela commence par une requête en récusation, banale en matière consulaire. Mais celle-ci vaut le détour : le président de la chambre chargée du litige entre Guelfi et Elf (aujourd’hui Total), Bernard Prugnat, est un ex-dirigeant de Rhône-Poulenc, aujourd’hui fondu dans Sanofi-Aventis dont Total détient 12,7 %. Il est aussi représentant de l’Union des industries chimiques (UIC), qui compte Total parmi ses adhérents. Dans ses dépliants, elle n’y va pas de main morte : «L’UIC s’attache à défendre les intérêts de ses membres auprès de toutes les instances», dont les tribunaux de commerce. Prugnat y est présenté comme le «mandataire» de l’UIC…
«Nous avons un doute légitime sur son impartialité», entame Me Jean-Michel Bargiarelli, l’avocat de Guelfi. «C’est une plaisanterie, rétorque Me Emmanuel Rosenfeld pour Total, ou alors il faut rayer de la carte les tribunaux de commerce.» Bernard Prugnat n’avait pas siégé dans les audiences préliminaires. Ce n’est qu’à celle du 14 avril, la plus importante car le fond allait enfin être abordé, qu’il s’est invité en dernière minute, présidant les débats comme si de rien n’était. La défense de Guelfi, non prévenue de la manœuvre, n’avait pas eu le temps de lui donner copie de ses conclusions. Total, manifestement mieux introduit au tribunal, avait fait parvenir les siennes huit jours plus tôt. Autre curiosité : le procureur, Jacques Lecué, loin de critiquer cette inégalité des armes, se met à aboyer contre Me Bargiarelli : «Non mais sur quoi on plaide ! Arrêtez de parler !» Et ça continue après la suspension d’audience : «Vos méthodes sont inadmissibles, Bargiarelli !» Lequel finit par en rire : «On se croirait en Russie…»
Guelfi a été condamné en 2001 à dix-huit mois de prison dans le volet pénal de l’affaire Elf, pour des commissions douteuses en Allemagne et en Amérique latine. Mais pas en Russie, où il fut lavé de tout soupçon. Ce volet russe est un symbole : en 1993, le balladurien Philippe Jaffré succède à la présidence d’Elf au mitterrandiste Loïk Le Floch-Prigent et entreprend un grand ménage. Il y a du boulot, tant les commissions occultes étaient fréquentes. Mais il n’y avait pas que des déchets, comme ce précontrat russe, signé en 1992 en présence de Mitterrand et d’Eltsine. Ne restait plus qu’à convaincre le soviet de la région de Saratov (au sud-est de Moscou). C’était le job de Guelfi, de mèche avec les élus locaux.
Diffamation. Dans son combat visant à prouver que l’annulation par Jaffré du contrat russe ne visait qu’à diaboliser le passé, Guelfi est aujourd’hui soutenu par Geneviève Gomez, ex-bras droit de… Jaffré. Elle témoigne que Guelfi devait être indemnisé de sa retraite de Russie par la signature d’un nouveau contrat au Venezuela. L’armistice est baroque, mais c’est ainsi qu’il fut négocié en 1994. Sauf qu’après le départ de Gomez en 1997 Jaffré oubliera la compensation à Caracas. C’est ce que voulait raconter au tribunal cette ex-«conseillère à la présidence» d’Elf. A la grande fureur des avocats de Total, qui ont multiplié les allusions sur ses «relations douteuses» avec Guelfi, allant jusqu’à suggérer qu’elle aurait détourné un million de dollars. Le sang de Geneviève n’a fait qu’un tour : elle attaque son ex-employeur en diffamation et exige d’être entendue par le tribunal de commerce. Lequel ne semblait pas très chaud, d’où suspicion supplémentaire. Décision sur la récusation du président du tribunal le 30 juin.
Mais on confond le crime avec les criminels. On emprisonne les criminels, on les tue même. Le crime ne disparaît pas pour autant. Au Moyen-Age on mettait les lépreux à l'écart des villes, on les obligeait à porter des clochettes comme du bétail, pour qu'on les entende venir et puisse s'en écarter à temps. Il n'y avait pas de lépreux visibles. Mais la lèpre était toujours là, bien vivace, dans l'ombre. Nous en sommes encore au Moyen Age, quand il s'agit du crime, cette lèpre de notre société."
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