Publié le 26 mai 2008 - 09:57
Douze ans étaient requis contre Mustapha Lazizi qui, en 2005, avait tellement secoué son bébé de trois mois qu'il en était mort.
Quinze ans de réclusion criminelle, au-delà des réquisitions de l'avocat général, de douze ans... C'est la peine qu'a prononcée vendredi soir la cour d'assises d'Eure-et-Loir contre Mustapha
Lazizi dont les violences répétées avaient fini en décembre 2005 par tuer son bébé de trois mois (La Rep' du vendredi 23 mai).
Douze ans requis, quinze finalement prononcés... Cette différence résume bien toute la difficulté d'un procès qui aura hésité entre deux lectures d'un même drame. Les secouements infligés au
nourrisson trahissaient-ils une violence rentrée ? Les silences de l'accusé étaient-ils le signe d'une volonté d'échapper à sa culpabilité ? Ou Mustapha Lazizi a-t-il, tout simplement, été un
père trop jeune et trop fruste - les experts ont vivement mis en avant ses maigres moyens intellectuels - pour assumer son nouveau rôle ? L'audition des experts, le matin, n'aura guère servi le
jeune homme. Les deux spécialistes, tristement habitués au syndrome du « bébé secoué », n'ont pu que répéter la force qu'il faut pour provoquer des lésions cérébrales aussi importantes. Ils ont
aussi, et cela non plus n'a guère été favorable à l'accusé, décrit les « torsions » qu'il lui a fallu exercer sur les membres du bébé, au fil de ces étranges séances de gymnastique dont il
attendait qu'elles calment les pleurs, pour provoquer des fractures.
« Tu vas pleurer pour quelque chose... »
Ils ont surtout rappelé, très simplement les souffrances très vives que le nourrisson a ressenties, aussi petit qu'il soit et aussi incapable de l'exprimer par des mots.« Il y a vingt ans encore,
on pensait curieusement qu'un bébé ne souffrait pas... Aujourd'hui, on sait que c'est faux. Et cette douleur-là était très vive... » Ces mots-là n'auront jamais vraiment quitté la salle
d'audience, même quand les débats se sont concentrés sur le mécanisme infernal qui a emporté un jeune homme somme toute jusque-là sans histoires et a broyé avec lui son fils, mais aussi son
entourage (lire ci-dessous).
Le mécanisme, pour l'avocat général Fanny Floquet, qui requiert douze ans de réclusion, est celui d'un jeune homme « immature, intolérant à la frustration » et qui, parce que les pleurs sont
devenus source de frustration à mesure qu'il constate que sa compagne sait calmer le bébé quand lui n'y parvient pas, « fait le choix de la violence », souligne-t-elle.
Et de rappeler cette phrase terrible saisie par un témoin : « Maintenant, tu vas voir, tu vas pleurer pour quelque chose... ». Une phrase que la défense, Me Bertrand Lebailly, a tenté de nuancer.
« Il ne pouvait pas ignorer qu'il faisait du mal à bébé. Mais il ne réalisait pas tout le mal qu'il lui faisait... », tente-t-il d'avancer, en évoquant un jeune père « qui pleure de joie à la
naissance de son enfant ».
La cour d'assises, le verdict en atteste, a surtout eu à l'esprit les pleurs, mais de douleur, d'un bébé de trois mois.
Le cauchemar d'une jeune mère
Elle est restée discrète, digne, durant toute l'audience, si pâle et si jeune... Vingt ans. C'était l'âge de la compagne de Mustapha Lazizi quand son bébé est mort. Un bébé d'autant plus précieux
pour elle qu'il n'est pas sûr qu'elle puisse en avoir d'autres. C'était son âge, aussi, quand s'est écrasé sur ses épaules le poids d'une culpabilité qu'elle peine aujourd'hui encore à écarter :
« Pourquoi n'ai-je rien vu ? Cela la brûle, la ronge, la dévore », a souligné Me Ingrid Babin avec d'autant plus de délicatesse que la jeune maman a dû affronter aussi d'autres doutes sur cette
culpabilité : les médecins ; les proches. La justice, enfin, qui bien sûr l'a dans un premier temps mise en examen pour non dénonciation de crime. Et de rappeler que la jeune femme « est sortie
de garde à vue pour accompagner dans la mort son bébé de trois mois... »
Vendredi, le procès aura peut-être contribué à effacer le « cauchemar » de la jeune femme qui est passée depuis par la dépression et la tentative de suicide. Les experts l'ont dit : appelés au
chevet du bébé à plusieurs reprises, même les professionnels n'ont rien vu, rien soupçonné de possibles maltraitances avant ce jour où le bébé est tombé dans le coma. Parce que les signes
cliniques étaient très difficiles à détecter si on ne les cherche pas.
Et ce n'est pas un hasard si l'avocat général, le parquet donc, qui a le rôle des poursuites, a tenu à souligner qu'on n'avait pas levé les accusations contre la jeune femme au bénéfice du doute,
mais avec la conviction « que c'était une bonne mère qui a tout fait pour protéger son bébé ». Et jusqu'au procès où elle a tenu à se constituer partie civile contre celui qu'elle avait aimé pour
que son bébé ne soit pas oublié.
Digne jusqu'au bout, la jeune femme a demandé un euro symbolique.
Isabelle Gabrion
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