Gisèle Mor est avocate. Dans ce dossier, elle est présente depuis le premier jour, depuis la toute première plainte qu’elle a recueillie en décembre 1991, quand un vieux couple a poussé la porte de son bureau. Leur fils souffrait manifestement de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Vendredi, elle a achevé la longue série des plaidoiries des parties civiles dans le procès de l’hormone de croissance.
«Combat». Gisèle Mor est tenace, parfois brutale. Elle n’a jamais faibli. Parfois maladroite, toujours combative. «Cela fait dix-sept ans pour moi, et maintenant quatre mois d’audience.» Puis : «D ès le début de ce procès, un homme s’est approché, me disant qu’il ne savait pas quoi faire. Son fils est malade, son fils vient tout de juste de développer la maladie de Creutzfeldt-Jakob. "Mon fils, m’a-t-il dit, va être la 115e victime" (1). Il vient de se constituer partie civile.» De la première à la dernière plainte, terrible raccourci de ce drame qui n’en finit pas. Gisèle Mor s’arrête un instant, puis poursuit : «Toutes les familles ont un espoir, un espoir dans la justice. Toute la confiance qu’elles ont eue auprès de la médecine, elles l’ont perdue. Elles la remettent entre vos mains», dit-elle en se tournant vers les juges. «Elles vous remettent aussi ce combat qui a été le leur pendant des années. Mais elles sont aussi inquiètes. Dix-sept ans d’instruction… Et on juge des vieillards.»
Féroce et insistante, Gisèle Mor a décortiqué le dossier d’accusation à l’égard des sept prévenus. «Ce qui me frappe , c’est leur inconscience. L’inconscience des responsables de France Hypophyse qui se sont aventurés à faire, à produire un médicament. Et pas n’importe quel médicament ! Un médicament issu du corps humain, à destination des enfants.» Stigmatisant «ces médecins hautains», avec «ce sentiment d’impunité», elle a répété avec force : «On a fait n’importe quoi.»
Mercredi dernier, c’était Bernard Fau, autre avocat essentiel des parties civiles, qui avait plaidé. Il l’avait fait sur un autre registre, plus contenu. «Nous sommes face à une catastrophe collective sanitaire. Les victimes n’ont pas été contaminées par l’effet du sort et du hasard, mais par des fautes personnelles.»
«Homicide». Pour chacun des prévenus, à l’exception de Jacques Dangoumeau, ancien directeur de la pharmacie au ministère de la Santé, Bernard Fau manifestait un souci : que le tribunal les condamne pour le chef d’accusation d’«homicide involontaire», et non pas seulement pour celui de «tromperie sur la marchandise». C’est, aux yeux des spécialistes des affaires de santé publique, l’enjeu central de ce procès. «Les fautes d’imprudence et de négligences sont largement caractérisées», a-t-il développé, insistant sur les conditions de la collecte des hypophyses, puis de la fabrication de l’hormone, et enfin de leur distribution. Avant de conclure, ému, lyrique, épuisé par ce long procès : «Au moment de juger, monsieur le président, entendez les cris des vivants, et les soupirs des morts.»
(1) Il y a eu 111 décès ; les quatre autres sont malades.
Mais on confond le crime avec les criminels. On emprisonne les criminels, on les tue même. Le crime ne disparaît pas pour autant. Au Moyen-Age on mettait les lépreux à l'écart des villes, on les obligeait à porter des clochettes comme du bétail, pour qu'on les entende venir et puisse s'en écarter à temps. Il n'y avait pas de lépreux visibles. Mais la lèpre était toujours là, bien vivace, dans l'ombre. Nous en sommes encore au Moyen Age, quand il s'agit du crime, cette lèpre de notre société."
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