Mardi 29 avril 2008


Alors que le prix du lait continue de monter, ils entendent faire « le procès de Nestlé ». Les sept agriculteurs jugés aujourd'hui au tribunal de grande instance de Douai seront pourtant bien au banc des accusés cet après-midi. Nestlé leur reproche une action menée à l'appel de la Confédération paysanne à l'usine de produits laitiers de Cuincy. En décembre 2004, une cinquantaine de militants y avaient subtilisé des cartons de desserts lactés, avant de les redistribuer à Lille. Objectif : protester contre la baisse du prix du lait imposée à l'époque par la firme aux producteurs.

Nestlé n'avait pas vraiment « goûté » leurs arguments. Et les sept militants se retrouvent aujourd'hui face à une accusation de « vol en réunion », qui théoriquement peut leur valoir jusqu'à cinq ans d'emprisonnement. « Ce n'était pas du vol, explique Antoine Jean, producteur de lait à Nomain, mais une action syndicale. » Ce n'est pas l'avis de Nestlé, qui évalue le préjudice à plus de 10 000 euros, d'après Emmanuel Riglaire, avocat des militants. Lesquels veulent un procès symbole, et appellent à un rassemblement de soutien à partir de 11 h devant la maison des associations de Douai. « Nestlé n'a pas apprécié que l'on pointe ses marges scandaleuses en plus du prix du lait », explique Jean-Michel Sauvage, l'un des co-accusés. Le reproche tient toujours, même si le prix payé au producteur a augmenté de 30 % en un an. « Les industriels reportent immédiatement les augmentations, pas les baisses », remarque Antoine Jean. Interrogé, Nestlé n'a pas souhaité répondre.


Olivier Aballain - ©2008 20 minutes


LAIT
Les « sept de Douai » contre Nestlé : la relaxe ou 6 000 euros à payer ?

 Passer en justice n’a nullement démoralisé Gabriel Dewalle, qui y est même allé d’un petit couplet, du temps de la Commune.

Les six agriculteurs et l’agricultrice, dits les « sept de Douai », tous membres de la Confédération paysanne, ont comparu hier après-midi devant le tribunal correctionnel de cette même ville. Il leur était reproché d’avoir « soustrait » des yaourts lors d’une action syndicale menée le 20  décembre 2004, à l’usine Nestlé, de Cuincy. La décision de justice a été mise en délibéré au 30 mai, à 13 h 30.
Voleurs ? Pas voleurs ? Et, si oui, quel a réellement été le préjudice subi par l’entreprise Lactalis-Nestlé ? De tout ceci il a été longuement question hier après-midi, lors de l’audience à juge unique du tribunal correctionnel de Douai.
Côté prévenus, ils sont sept, – six hommes et une femme – expliquant tour à tour d’une même voix que, s’ils ont mené la fameuse action les ayant conduits ici, c’est parce qu’ils veulent juste vivre dignement de leur travail. Et s’ils ne sont pas tous producteurs de lait, ils se déclarent solidaires les uns des autres.
Or, en cette année 2004, les prix du lait payés aux agriculteurs s’étaient effondrés. Ne pouvant se faire entendre par les voix classiques, ils ont donc voulu, à leur façon, dire stop à ce qu’ils considéraient comme une situation inacceptable. Depuis, les prix ont remonté. Et les manifestants ne peuvent que s’en réjouir, même si la situation des petits producteurs reste précaire. Mais ceci n’empêche pas qu’ils se sont retrouvés hier devant la justice, pour vol en réunion. Après l’audition de plusieurs témoins, venus expliquer le contexte dans lequel l’opération a été menée, et celui, plus général, de l’omnipotence de groupes tels que Nestlé, il revenait à l’avocat de la partie civile de défendre les intérêts de son client. Pour lui, aucun doute, le délit est constitué. Et on ne peut pas impunément venir se servir ainsi, chez quelqu’un… La substitut du procureur, elle, dédouane l’un des prévenus. Il n’a pas participé directement à l’action. Elle demande donc la relaxe pour Jean-Michel Sauvage, et 1 000 euros contre chacun des six autres.
Pas satisfaisant pour leur défenseur. Lui se fonde notamment sur le fait que, jamais, le plaignant n’a fourni de justificatifs, et ce malgré des demandes réitérées, concernant la valeur exacte de son préjudice. On parle de 493 cartons pour une valeur globale proche de 6 000 euros. Mais si les faits étaient avérés, comment tout ceci aurait-il pu rentrer dans les coffres de quatre voitures ? En prime, ce qui a été pris a été redistribué à des gens modestes, de Lille Sud. Il demande donc une relaxe collective. Il faudra attendre le 30 mai pour savoir ce que le juge aura décidé. •
J.-F. G.


 

Contre le gros Nestlé, les petits yaourts du ras-le-bol

JUSTICE - On jugeait les Robin des bois du yaourt vendredi, à Douai. L’histoire commence quelques jours avant Noël 2004. Sept paysans du Nord prennent d’assaut Nestlé. Une attaque en douceur à l’usine de Cuincy, près de Douai. Ils lèvent la barrière de sécurité, se dirigent vers le hangar des yaourts prêts à partir. Ils remplissent en dix minutes leurs voitures de profiteroles, de yaourts aux myrtilles et de desserts à la vanille, et filent sur l’autoroute vers le quartier populaire lillois du faubourg de Béthune. Là, ils distribuent leur butin aux pieds des barres d’immeubles, et leurs tracts signés Confédération paysanne. Ce qu’ils disent ? Que c’est «le pot de terre contre le pot de fer».

Qu’ils sont pris à la gorge par un prix du lait trop bas, et prennent à témoin le consommateur : «même quand les prix du lait sont bas, les yaourts sont chers. Par contre, quand nos prix montent, là, la grande distribution le répercute sur le consommateur», résume Antoine Jean, éleveur, devant le tribunal correctionnel de Douai. A ses côtés, Jean-Michel Sauvage, Elisabeth Darras-Ternoy, Gabriel Dewalle, Patrick Lallier, Bernard Coquelle, Hubert Caron.

Touffe. Corps rudes, mains raides, ils racontent, se décrivent, «père de famille», «mère de famille», «syndicaliste», même «chrétien» dit Bernard Coquelle, un grand sec sous sa touffe de cheveux noirs. «En tant qu’homme et en tant que chrétien, je n’accepte pas que la richesse aille toujours dans la poche des mêmes.» Elisabeth Darras : «Ça fait trente-deux ans qu’on livre du lait à Cuincy. Avant ça s’appelait La Roche aux fées, Chambourcy, maintenant Lactalis-Nestlé. Eleveur, c’est tous les jours, dimanche, Noël, 15 août. Ce matin, avant de venir, j’ai trait quarante vaches. Et ce soir quand je vais rentrer, je vais les traire aussi. Quand les prix baissent, on a deux solutions, soit on baisse les bras et on arrête. Soit on se révolte.» Le président la regarde en silence. «Ma ferme m’a permis de vivre et d’élever mes enfants. J’aimerais pouvoir la transmettre à quelqu’un.»Elle gagne 1 040 euros par mois.

Patrick Lallier vit sur le salaire de sa femme infirmière. Un autre gagne 700 euros par mois. A l’époque, les éleveurs vendaient leur lait 28,5 centimes le litre, contre 31 trois ans plus tôt. Ce n’est pas Nestlé qui fixe le prix, mais une commission dans laquelle la Confédération paysanne ne siège pas. Jean-Michel Sauvage : «Si les pots de terre s’unissaient, on pourrait vivre de notre travail.» A l’époque, il était le porte-parole régional de la confédération. Producteur de porc, il montre des barquettes de lardons achetées à Leclerc. «Le lard, je le vends à 2 euros le kilo à Caby, filiale de Nestlé. Leclerc le vend à 9,60. J’estime que 5 à 6 euros vont dans la poche des actionnaires.»

«On s’est pas levé un matin en disant "On va aller voler Nestlé"», dit Gaby Dewalle. Avant, il y a eu des blocages de site. Il est même allé à Vevey, en Suisse, au siège : «Les vigiles m’ont blessé les mains à coups de matraque, j’aurais dû le faire constater par un docteur.» Est-ce du vol ?«On a prélevé des yaourts, et on les a emmenés sur Lille. C’était symbolique.» Le président du tribunal : «Dans le coffre, il n’y a pas des symboles de yaourt...» Hubert Caron insiste : «C’était l’équivalent de ce que Nestlé avait volé à un éleveur, sur un an. C’est tout petit.» Il ajoute : «Liliane Bettencourt, de L’Oréal, a 5 % des parts de Nestlé. En dividende, c’est 70 millions d’euros par an. Voilà les voleurs.»

Frais d’avocat.
La Confédération paysanne évalue à 2 000 euros le préjudice. Nestlé réclame 5 000 euros pour les yaourts, 5 000 pour la désorganisation de l’usine. Et le paiement des frais d’avocat. Me Emmanuel Riglaire, pour la Confédération paysanne, demande la relaxe, au motif que les «voleurs» ne se sont pas enrichis. La procureure a requis la relaxe pour Jean-Michel Sauvage qui n'est pas entré dans l'usine et n'a pas distribué les yaourts. Et pour les autres 1 000 euros d’amende. Jugement le 30 mai.
Haydée Sabéran


 PHOTO ÉMILIE DENIS

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"Je déteste le crime, cette expression humaine et imbécile du malheur. Une société qui ne serait pas aberrante devrait sans cesse être préoccupée du malheur, comme du cancer ou de la tuberculose..

Mais on confond le crime avec les criminels. On emprisonne les criminels, on les tue même. Le crime ne disparaît pas pour autant. Au Moyen-Age on mettait les lépreux à l'écart des villes, on les obligeait à porter des clochettes comme du bétail, pour qu'on les entende venir et puisse s'en écarter à temps. Il n'y avait pas de lépreux visibles. Mais la lèpre était toujours là, bien vivace, dans l'ombre. Nous en sommes encore au Moyen Age, quand il s'agit du crime, cette lèpre de notre société."

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