Lundi 5 juin 2006

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Mercredi 31 mai 2006


Une maladresse insolite

(Mars 2000, Australie )Un homme d'une trentaine d'années est mort à l'hôpital après avoir été retrouvé dans son atelier de restauration d'antiquités du centre ville, souffrant de multiples blessures à l'aine. Il était à peine conscient après ce qui était, apparemment, un accident, quand les secours l'ont emmené aux urgences.

Une jeune journaliste nommée Angeline MacKenzie a découvert que l'homme, Bruce Coltrane, avait été trouvé par sa femme après qu'elle ait entendu des cris d'agonie venant de l'atelier.

Il faisait chaud ce jour là (plus de 40°C) et Bruce buvait un Coca-Cola bien glacé. MacKenzie pense que l'homme, stimulé par la chaleur et l'ennui, a commencé à se masturber. Pendant sa masturbation, il décida de se faire quelques nouveaux piercings en plantant avec son marteau de petits clous très fins dans son prépuce. Apparemment, il aurait raté son coup et frappé son gland avec le marteau d'1 kg, le coupant quasiment en deux. Souffrant atrocement et voyant son membre mutilé, il saisit le soda et le versa sur la blessure tout en se précipitant vers le téléphone.

Ce qui est arrivé après dépasse l'entendement.

La douleur de Bruce était si terrible qu'il s'évanouit et tomba par terre. Se réveillant plusieurs heures plus tard, il découvrit avec horreur que non seulement son pénis mais également son scrotum et ses testicules avaient disparu.
L'enquête révéla que le sang et la boisson sucréeavaient attiré des rats, qui se sont régalé des organes génitaux, allant jusqu'à entamer ses intestins, et ne le quittant que quand il redevint conscient et commença à bouger.

Saignant abondamment, il appela à l'aide, mais il était déjà trop tard. Il est mort à l'hôpital de l'hémorragie.
 

Le suicide de l’année...

San Diego - Au dîner annuel donné par l’Association Américaine pour la Recherche Future (AAFS), le Président, Don Harper Mills étonna son audience avec une histoire à propos de complications légales survenues après une mort quelque peu bizarre.

Le 23 Mars 1994, le médecin légiste examina le corps de Ronald Opus et conclut qu’il était mort de plaies par balles à la tête. La victime avait sauté du haut d’un immeuble de 10 étages lors d’une tentative de suicide (il avait préalablement laissé une lettre indiquant ses intentions).

Lors de son saut, il fut tué à hauteur du 9ème étage par un coup de feu tiré par la fenêtre, ce qui l’acheva instantanément. Ni le tireur, ni Opus n’étaient au courant qu’un filet de sécurité avait été posé au 8ème étage pour protéger les laveurs de carreaux, et que de toutes les façons, cette tentative était vouée à l’échec.

« D’ordinaire, continua le Dr Mills, quelqu’un qui prévoit de se suicider finit par y arriver, même si ce n’est pas par le moyen qu’il avait premièrement envisagé. Qu’Opus ait utilisé plusieurs moyens différents pour se suicider n’aurait jamais changé la qualification juridique de la cause de sa mort de suicide en homicide. En revanche, le fait que sa tentative de suicide ait été infructueuse a poussé le légiste à déduire que ce qu’il avait entre les mains était un homicide.

« Située au 9ème étage, la chambre d’où est parti le coup de feu était occupée par un couple de retraités. Ils étaient en pleine dispute et il le mari menaçait sa femme avec un pistolet. Il était si énervé qu’il a involontairement appuyé sur la détente, a complètement raté sa femme et les plombs ont traversé la vitre frappant Opus. »

Pendant le procès en réponse aux accusations du procureur, le vieil homme et sa femme ont eu comme seule défense le fait qu’ils ne savaient ni l’un ni l’autre que l’arme était réellement chargée. Le vieil homme indiqua alors qu’il lui arrivait fréquemment de menacer sa femme avec une arme non chargée. Qu’il n’avait aucune intention de l’assassiner, et qu’ainsi, la mort de Opus n’était autre qu’un accident.

Cela dit, l’arme avait quand même été accidentellement chargée… ».

La suite de l’enquête permit de trouver un témoin qui avait vu le fils du couple de vieux charger l’arme environ 6 semaines avant l’accident mortel. Il s’est avéré que la vieille femme avait arrêté de verser une pension alimentaire à son fils et celui-ci, connaissant les tendances de son père à menacer sa mère avec son arme, l’avait chargée en espérant qu’il lui fasse la peau. Le cas devenait alors un meurtre : celui de Ronald Opus par le fils du couple. »

Mais ce qui suit est encore pire : après approfondissement de l’enquête, il s’avérait que le fils n’était autre que Ronald Opus lui-même, qui, fou de rage et de désespoir en voyant que sa tentative contre sa mère ne marchait pas avait décidé de se suicider en sautant du toit de l’immeuble situé au 10ème étage. »

Le médecin légiste a finalement clos le dossier comme étant un suicide…


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Samedi 20 mai 2006
  François Sarda, Jean-Denis Bredin (Préfacier) - Le Fléau de la balance

Titre
Auteur François Sarda, Jean-Denis Bredin (Préfacier)
Paru le : 18/05/2005
Editeur L'ARCHIPEL
Isbn : 2-84187-701-9 / Ean 13 : 9782841877010
Prix éditeur 20,95 €
Prix Decitre 19,90 €  Economisez : 5% (1,05 €)
 
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Habituellement disponible sous 4 à 8 jours
Caractéristiques : 408 pages
Dimensions / poids : 14,0cm x 22,5cm x 2,5cm / 0,425kg
Thème droit
Thème associé droit pénal


 

François Mitterrand s'est-il prêté à un simulacre d'attentat dans le jardin de l'Observatoire ? L'Affaire des fuites de la défense nationale a-t-elle été montée pour faire tomber Mendès France en 1954 ? Les discours officiels du général de Gaulle appartiennent-ils au domaine public ou à sa famille ? Pourquoi Daniel Cohn-Bendit a-t-il failli être expulsé de France dès février 1968 ? Qui a menti sur le dossier Gordji, lors du face-à-face télévisé Mitterrand-Chirac en 1988 ? Dans cet ouvrage, François Sarda révèle les coulisses des grands procès auxquels il a participé, et évoque les personnalités qui l'ont marqué en quelque cinquante années de carrière. L'occasion de pointer certains dysfonctionnements de la justice et d'esquisser des propositions de réforme.
 

  • DANS L'HISTOIRE CONTEMPORAINE

  • L'affaire de l'Observatoire

  • L'affaire et le procès des fuites

  • Des affaires de la guerre d'Algérie

  • Mai 1968

  • L'assassinat de Georges Besse

  • L'honneur du juge Boulouque

  • PROBLÈMES DE SOCIÉTÉ

  • La presse justiciable et juge

  • Le droit de la propriété intellectuelle

  • Le monde agricole

  • La santé et la vie

  • L'État et la Ville de Paris plaideurs

  • Des drames. JUSTICE PARTOUT EN AUTRES SOUVENIRS Hors de l'Hexagone

  • De la justice

  • Ensemble de souvenirs
  •  

    Né à Perpignan en 1929, François Sarda a été avocat au barreau de Paris de 1951 à 1998. Premier secrétaire de la Conférence du stage en 1955, il fut membre de plusieurs commissions de réformes judiciaires (celles du code pénal de 1974 à 1981 ; de la procédure civile de 1970 à 1975 ; de la procédure criminelle en 1996). Il est l'auteur, notamment, de Le Droit de vivre et le droit de mourir (Seuil, 1975).

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    Vendredi 19 mai 2006



    Voir la fiche de la série

    C'est presque simultanément que TF1 et La Une belge lanceront la série inédite Boston Justice. La première en quotidienne dès le 6 juin. La seconde au rythme d'un épisode par semaine à partir du samedi 3 juin à 21h45.


    Boston Legal (le titre original) est la nouvelle série de David E. Kelley (Ally McBeal). Il s'agit d'une série dérivée de The Practice : Bobby Donnell & Associés (M6, CLub RTL). Série judiciaire, Boston Justice est tout aussi vive, subtile et intelligente que son aînée, mais traite les sujets sur un ton plus léger... On y retrouve James Spader, qui est apparu dans la série The Practice : Donnell et Associés, tout comme Rhona Mitra. Diffusée depuis la rentrée 2004 aux USA, la série comporte déjà deux saisons et a été renouvelée pour une troisième.


    TF1 et La Une ont choisis deux stratégies de diffusion différentes. La chaîne privée française programmera la première saison en quotidienne à partir du mardi 6 juin à 16h25, la seconde saison devrait suivre si le doublage est prêt nous a confirmé la chaîne.


    Du côté de la chaîne publique belge, la série sera diffusée tous les samedis à 21h45 à partir du 3 juin. Elle sera précédée par des rediffusions de FBI : Portés Disparus, rediffusions qui commenceront par l'épisode 1.14 intitulé Mensonges en série. Attention toutefois que le bureau "coordination" de la RTBF pourrait décider de changer l'horaire pour devancer TF1, même si cette case en prime-time est parfaite pour la série.


    F. Jadoulle

    Ecrit le 17/05/2006

    A lire aussi...

    Sur la série Boston Justice


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    Lundi 8 mai 2006
    www.educscol.education.fr/prog

    Objet d’étude : Littérature et cinéma
    Accompagnement du programme de littérature
    Classe terminale de la série littéraire
    Préface
    Après Nadja d’André Breton, dans le cadre de l’objet d’étude intitulé « langage verbal et image »,
    mais cette fois sous la rubrique « littérature et cinéma », Le Procès de Kafka et la transposition
    cinématographique qu’en a donnée Orson Welles en 1963 sont inscrits au programme de la classe
    terminale littéraire pour les deux années scolaires à venir. On l’aura compris : ce sont les deux
    œuvres qui sont là convoquées, à dignité égale, et qui devront donc être considérées avec la même
    attention au sein de la séquence dévolue à cet objet d’étude. Le cinéma a pleinement sa place dans
    l’enseignement des Lettres, surtout lorsqu’il « adapte » un grand texte littéraire. L’adaptation ne
    se réduit pas à la captation d’un texte source, elle propose un transfert d’une forme artistique vers
    une autre, d’un langage vers un autre, et ce sont les modalités de cette transposition que l’on
    interrogera. En conséquence, on ne saurait regarder le film d’Orson Welles comme le dévoiement,
    la trahison ou l’imparfaite illustration du roman de Kafka. On le questionnera, on ira au-delà des
    images, en tentant de cerner, sans jargon mais avec les quelques outils indispensables que requiert
    une étude filmique digne de ce nom, les éléments de la poétique et de l’esthétique de Welles. De la
    même manière, mais dans le cadre d’une séquence qui ne saurait, par sa longueur excessive, porter
    atteinte à l’équilibre de l’année, on analysera le texte de Kafka comme on le fait d’ordinaire, en
    considérant, par exemple, le personnage, l’espace, labyrinthique et piégé, la symbolique et le
    surgissement de l’incompréhensible… Mais c’est le passage d’une écriture à une autre, le jeu des
    variations, des transpositions – parce que toute adaptation est lecture et proposition d’une
    interprétation – qui sera le support privilégié de tous les questionnements, de toutes les
    interrogations, préludant à celles de l’examen final.
    Un groupe, constitué de professeurs, d’un inspecteur pédagogique régional, d’inspecteurs
    généraux, a élaboré le document de travail qui suit. Il n’est en aucune façon un modèle de cours :
    c’est un ensemble de suggestions, de pistes pour la lecture et la réflexion. Il part du roman pour
    aller vers le film et propose, chaque fois, des prolongements pédagogiques parfaitement
    exploitables en classe. Il analyse le texte de Kafka et les images de Welles, s’appuie sur une étude
    de séquences filmiques et rappelle les termes nécessaires en la matière. Les deux œuvres,
    exigeantes, incontestables, sont des jalons majeurs du XXème siècle. Et, dans l’une comme dans
    l’autre, pour reprendre le mot de Malraux, l’intérêt ne se réduit pas à « la seule part du récit ». Du
    labyrinthe imaginaire de Kafka à celui d’Orson Welles, recréé dans les décors fantomatiques de la
    gare d’Orsay, un itinéraire – de lecture et d’interprétation – se dessine, qui passionnera sans nul
    doute les élèves et tous ceux qui auront à les guider dans ce travail.
    Sommaire
    1. Aperçus concernant la situation du Procès dans l’œuvre de Kafka............................................... 2
    2. L’architecture du Procès de Kafka .............................................................................................. 10
    3. L’espace dans Le Procès de Kafka.............................................................................................. 13
    4. Welles et Kafka : fidélité et infidélités........................................................................................ 19
    5. De Kafka à Welles : d’un Procès, l’autre..................................................................................... 26
    6. Etude de deux séquences filmiques............................................................................................. 31
    Annexe 1. Terminologie pour l’étude d’un film .............................................................................. 35
    Annexe 2. Bibliographie ................................................................................................................. 37
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 2
    1. Aperçus concernant la situation du Procès dans
    l’œuvre de Kafka. L’évidement et l’inquiétude
    Publié dans le premier tome des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade entre
    L’Amérique et Le Château, Le Procès paraît constituer aux yeux des spécialistes le cœur des
    romans de Kafka. La découverte d’une œuvre aussi importante dans l’écriture de son auteur
    comme dans l’histoire littéraire du XXème siècle peut donc à bon droit imposer une réflexion sur
    les contexte et cotexte du roman, qui prenne en compte les thèmes et procédés kafkaïens pour
    mieux cerner les enjeux du livre et mieux en dégager les spécificités. Essentielle au plan culturel,
    en ce qu’elle fait du livre au programme l’occasion d’entrer dans l’intégralité d’une œuvre, cette
    démarche s’avère d’autant plus nécessaire qu’elle devrait se voir rejouée concernant la création
    d’Orson Welles, l’appropriation du Procès par le cinéaste prenant tout son sens dès qu’elle se voit
    située dans l’histoire des années soixante, celle de l’art cinématographique, enfin le mouvement
    propre à la création wellesienne.
    Cependant, dans le cadre contraint des horaires et programmes, pareil élargissement des
    perspectives tient de la gageure et fait courir le risque évident de la dispersion. D’interminables
    préalables finiraient par dévorer le temps imparti à l’étude des deux œuvres comme à leur
    confrontation. C’est pour répondre à cette difficulté que nous proposons quelques pistes afin de
    situer, dans l’espoir de mieux le comprendre, le roman dans la création et l’univers de Kafka. Sans
    prétendre évidemment à l’exhaustivité, on envisagera quelques thématiques dominantes, puis
    certains procédés romanesques avant de tirer le bilan d’une évolution esthétique.
    L’obsession judiciaire
    On trouve dans le Journal de Kafka, à la date du 20 décembre 1910, soit quatre ans avant la
    rédaction du roman, l’aveu d’une espérance paradoxale : « Un appel retentit sans cesse à mon
    oreille : Puisses-tu venir, tribunal invisible ! »1. Trouble hantise d’un être marqué par la faute, et
    qui réclame l’advenue d’une puissance indiscernable : la question hante l’ensemble de l’œuvre de
    Kafka. S’il prend effectivement place dans une véritable constellation d’écrits à la thématique
    judiciaire, le temps de sa rédaction permet de rapprocher Le Procès de récits aux titres éclairants :
    Kafka rédige la nouvelle Le Verdict dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912, La Colonie
    pénitentiaire (ou A La Colonie pénitentiaire suivant les traductions) entre le 4 et le 18 octobre
    1914, lors d’un congé obtenu dans le but d’avancer la rédaction du Procès. A la différence de notre
    roman, les deux récits connaîtront une publication du vivant de Kafka (Le Verdict en 1916, La
    Colonie pénitentiaire en 1919). Convaincu de tenir avec ces œuvres une thématique fondamentale,
    l’écrivain avait même envisagé la parution d’un volume intitulé "Châtiments" ("Strate") qui
    regrouperait ces deux récits et La Métamorphose, laquelle lui semblait nécessaire pour servir de
    lien entre les deux textes.
    Dans tous les cas, la culpabilité est aussi essentielle qu’énigmatique. De même que Joseph K. est
    arrêté "sans avoir rien fait de mal"2, de même le condamné de La Colonie pénitentiaire "ne connaît
    pas sa propre sentence". Quand le voyageur interroge : "Il sait tout de même qu’il est l’objet d’une
    condamnation ?", l’officier chargé d’exécuter le châtiment insiste : "Non plus", "Il n’a pas eu
    l’occasion de se défendre". "Le principe d’après lequel je décide, le voici : la faute est toujours
    certaine"3, insiste l’officier. Georges Bendemann dans Le Verdict est de la même manière
    essentiellement fautif, au point qu’il ne saurait échapper à la culpabilité, qu’il se marie ou non :
    "Tu étais, au fond, un enfant innocent, mais, plus au fond encore, un être diabolique. Et c’est
    pourquoi, sache ceci : je te condamne en cet instant à la noyade4."
    Quand bien même elle se trouvait inexpliquée et sans doute inexplicable, la sentence était
    cependant énoncée en 1912. Si elle n’est pas communiquée au condamné dans La Colonie
    pénitentiaire, elle se voit elle aussi explicitée par le texte (l’ordonnance y avait en effet pour
    aberrant devoir de se lever à chaque heure et saluer le seuil d’une maison, ce que le sommeil
    1 Kafka, Journal, Pléiade tome III, p. 14.
    2 Première phrase du Procès, Garnier-Flammarion (traduction de Bernard Lortholary), p. 29.
    3 Kafka, Œuvres complètes, Pléiade tome II, p. 309.
    4 Kafka, Œuvres complètes, Pléiade tome II, p. 191.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 3
    l’avait empêché de faire). La proximité thématique entre les trois récits permet alors de mieux
    saisir le travail particulier d’effacement des marques propre au Procès : cette fois, ni la faute, ni le
    verdict, ni même la figure de la Loi ne sont montrés. Loin d’exploiter l’amplitude romanesque en
    direction d’une plus grande explicitation, Le Procès paraît au contraire, et par-delà même son
    caractère inachevé, creuser le lacunaire, proposer ce que Roland Barthes a judicieusement appelé
    "le terme obscur de l’allusion"5. La double contrainte propre au Verdict (Bendemann serait
    coupable de se marier, coupable de ne le pas faire) ou l’arbitraire de La Colonie pénitentiaire
    figurent dans Le Procès une plus implacable énigme, en ce que la Loi ne se déclare même plus. En
    cela, le roman marque une progression dans la manière de Kafka, un cryptage supplémentaire que
    l’on retrouvera en 1917 dans "Lors de la construction de la muraille de Chine" ("c’est malgré tout
    une situation extrêmement pénible que d’être gouverné par des lois que l’on ignore"6) et pour finir
    dans les vertigineuses béances du Château.
    Les ébauches romanesques données à lire dans le Journal de Kafka confirment d’ailleurs cette
    volonté d’estompe : en date du 29 juillet 19147, on voit en effet un début de récit mettant en scène
    un personnage accusé de vol par son patron. S’il proteste de sa bonne foi, il est avéré cependant
    qu’il a volé de l’argent afin de se rendre au théâtre en compagnie d’une jeune femme ("Je n’ai pas
    volé, ce fut là ma première parole, mais j’avais le billet de cinq florins à la main et la caisse était
    ouverte"8). Le roman dissimule ces premières données : initialement, la culpabilité n’avait
    (presque) rien de problématique ; la condamnation était assumée par un tribunal visible, qui faisait
    face au coupable ; enfin, la faute était explicitement reliée à la présence féminine (c’est pour une
    certaine Sophie que le personnage a volé).Tous les traits de cet avant-texte se retrouveront dans le
    roman : l’accusation, le lien mystérieux entre la faute et le désir, la théâtralité même (le Tribunal
    ayant des allures de représentation publique) mais ils sont distendus, compliqués, au point de ne
    plus présenter qu’une réalité toujours échancrée par un mystère d’autant plus inquiétant que
    banalisé.
    Face au père
    La prise en compte d’une nouvelle comme Le Verdict conduit aussi à envisager le lien,
    éminemment kafkaïen, de la Loi à la figure du Père. C’est en effet devant son père que comparaît
    Georges Bendemann, l’importance de cette figure écrasante pour Kafka n’étant plus à prouver. Il
    est évident qu’on lira avec intérêt l’extraordinaire Lettre au père9 rédigée par l’écrivain en
    novembre 1919, et qui ne fut finalement jamais transmise à Hermann Kafka. On y voit la faute et
    le sentiment de culpabilité au cœur de l’existence même du créateur, au point qu’il est aisé dès lors
    de se livrer, la concernant, à une interprétation d’ordre psychanalytique. L’écrivain a lui-même
    établi le lien entre Joseph K. et sa propre psyché, puisqu’il mentionne dans la Lettre : "j’avais
    gagné en échange une infinie culpabilité (en souvenir de cette infinité, j’ai écrit fort justement un
    jour au sujet de quelqu’un : Il craint que la honte ne lui survive.)"10 en proposant à son destinataire
    de lire comme un sentiment personnel la dernière phrase du Procès.
    Mais le fil familial, apparent dans Le Verdict comme autrement dans La Métamorphose, est à son
    tour dans Le Procès effacé. Joseph K. dispose ainsi d’un "oncle" dont il est précisé qu’il fut "jadis
    le pupille". Notre roman renoue ici avec un dispositif inventé dès le premier roman de Kafka,
    L’Amérique, rédigé en 1912. Exilé par sa famille, le personnage principal de ce roman
    d’apprentissage, Karl Rossmann, découvre comme par miracle dès son arrivée aux Etats-Unis un
    oncle prenant pour un temps le relais du père éloigné11. Loin cette fois d’incarner l’écrasement par
    la Loi, de figurer un Père légèrement décalé sur le curseur généalogique, un "oncle d’Amérique"
    au sens propre, richissime et exigeant, celui du Procès incarne un adjuvant un peu encombrant, qui
    traîne K. chez Maître Huld. Inquiet, geignard ("tu me fais attendre des heures sous la pluie (…) et
    5 Roland Barthes, « La réponse de Kafka », Essais critiques, Points/Seuil, p.141.
    6 Kafka, Pléiade tome II, p. 576.
    7 Extrait du Journal, le texte a été publié dans la Pléiade tome II, p. 290-291.
    8 Pléiade tome II, p. 291.
    9 Ce texte superbe est disponible au format poche dans la collection « Petite bibliothèque ombres », éditions Ombres,
    Toulouse, 1994, dans une traduction de François Rey. Il apparaît aussi dans le tome IV des œuvres de Kafka dans la
    Bibliothèque de la Pléiade, pp.831 à 881, sous le titre, un peu moins bienvenu, de « Lettre à son père ».
    10 Kafka, Lettre au père, op. cit., p. 53.
    11 Kafka, L’Amérique, Pléiade tome I, chapitre II, « L’Oncle », pp. 32 à 45.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 4
    me ronger de soucis"),12 il est très loin de présenter la stature effrayante et la solidité du père -
    procureur de la biographie de Kafka ou du Verdict. Symptomatiquement, le chapitre le plus
    directement "familial" du Procès fut inachevé, et donc relégué dans les "chapitres ébauchés" de
    l’œuvre telle qu’elle nous est donnée à lire dans ses différentes reconstructions. La "visite à la
    mère" invite à considérer encore plus attentivement l’absence du père dans le roman : la mère vit
    seule, elle devient aveugle, reçoit de l’argent de Joseph qui cependant la délaisse et se le reproche.
    Le roman inscrit de la sorte une culpabilité familiale en filigrane, mais avec une autorité projetée
    dans des lointains éblouissants : face à la Loi dans Le Verdict, le personnage kafkaïen ne peut plus
    désormais se situer que devant elle, relégué devant les portes de la Loi comme plus tard devant
    l’inaccessible Château. Une fois encore, Le Procès se situe à mi-chemin entre des thématiques
    explicites et l’abstraction énigmatique du dernier roman.
    Cependant, la connaissance du dispositif du Verdict ne manque pas d’éclairer certaines scènes du
    Procès. Il est frappant en effet de considérer que Maître Huld - Maître "Grâce" ! - reçoive Joseph
    K. malade et alité, quand c’est depuis son lit que le père de Georges laissait tomber son verdict.
    Lieu du sommeil (et du cauchemar kafkaïen), de la sexualité, peut-être même de la conception de
    tous les Joseph ou Franz K., le lit des vieillards est aussi l’instrument d’un chantage à la maladie et
    à l’épuisement, enfin le trône d’où ils peuvent dominer et condamner les jeunes gens. Dans Le
    Procès, domination et humiliation atteindront essentiellement le négociant Block. Mais la
    connivence entre le défenseur et le tribunal invisible n’est pas une hypothèse à exclure, au point
    que l’étrange avocat pourrait participer du jugement de Joseph au moins autant qu’il s’y
    opposerait : " - Vous fréquentez les tribunaux ? - Oui, dit l’avocat. - Tu poses des questions
    puériles, dit l’oncle. - Qui voulez-vous que je fréquente, sinon les gens de ma profession ? ajouta
    l’avocat. C’était tellement irréfutable que K. ne répondit rien"13. Irréfutable, en effet, au point que
    l’insistance du dialogue rend justement dans ce passage une telle fréquentation un peu suspecte,
    ambiguë…
    D’autre part, la rivalité sexuelle de l’avocat et de Joseph concernant Léni, comme la difficulté pour
    le jeune homme de se débarrasser de son "défenseur" dans le chapitre "L’avocat déchargé du
    dossier" façonnent une situation éminemment œdipienne. On notera d’ailleurs combien le film
    infléchit en ce sens la figure de l’avocat, ne serait-ce qu’en donnant au vieillard barbu du roman
    les traits d’Orson Welles lui-même. Le "père" du film a ainsi choisi de s’inscrire dans l’image en
    prêtant au personnage de l’avocat sa silhouette imposante, qui remplit l’espace de l’écran, face à
    un Anthony Perkins élancé et fragile, comme le "géant" de la Lettre au père occupe une cabine de
    piscine ("Moi maigre, faible, le corps étroit ; toi, grand, fort, large"14).
    Une affaire de femmes
    Familial, paternel, divin, ou plus mystérieusement encore enraciné dans les méandres de la
    conscience du "coupable", le "Procès" figure d’abord pour son créateur une récente expérience
    biographique. La liaison complexe, presque essentiellement épistolaire, de Franz Kafka avec
    Felice Bauer a fini en effet par prendre la forme de véritables fiançailles célébrées à Berlin (lieu de
    résidence de Felice) les 12 et 13 avril 1914. La rupture des fiançailles donna lieu le 12 juillet à ce
    que Le Journal appelle "Le tribunal de l’Askanischer Hof" du nom de l’hôtel où Franz Kafka s’est
    senti mis en accusation par la famille réunie15. Le sentiment d’un procès anticipe de peu la
    rédaction du roman qui en raconte un autre. Mais la circulation entre l’écriture et la vie est plus
    subtile, si l’on veut bien considérer que Le Verdict, directement lié à la question des "fiançailles",
    fut rédigé deux ans avant l’événement biographique. Tout se passe donc comme si Kafka avait
    d’abord rédigé sa vie, avant de la soumettre à ce que l’écriture lui avait proposé. En bon disciple
    flaubertien, d’ailleurs, Kafka n’envisageait pas de compatibilité entre le souci de l’œuvre et celui
    du mariage : il lui fallut se "défaire" de Felice pour se plonger aussitôt dans l’intense période de
    création qui suivit leur rupture. Raconter le jugement, c’est donc le contraire de le subir : seule
    12 Le Procès, op. cit., p. 150.
    13 Le Procès, op. cit., p. 141.
    14 Kafka, Lettre au père, op. cit., p. 19.
    15 On consultera à ce sujet les diverses biographies de Kafka données en annexe, de même que l’éclairante et très
    accessible étude de Claude Thiébaut Les Métamorphoses de Franz Kafka publiée dans la collection
    Découvertes/Gallimard.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 5
    l’absence des femmes (qui à l’inverse "parasiteront" Joseph K. dans Le Procès) peut favoriser
    l’écriture.
    C’est alors par le détour que le contexte scriptural et biographique met au jour une dimension
    importante du roman. La "faute", celle-là même dont se libère Franz, est peut-être postérieure à
    l’accusation : Joseph K vit sous le signe d’une culpabilité qui l’embellit, et le rend tout
    particulièrement séduisant pour les femmes. Comme Frieda Brandenfeld, fiancée dans Le Verdict,
    Fräulein Bürnster partage dans Le Procès ses initiales avec Felice Bauer. De même, Leni est
    affligée d’un "défaut physique" singulier, puisqu’une peau relie le médius et l’annulaire de la main
    droite. Hans Hiebel y voit un "hymen déplacé"16, l’ostentation d’une virginité problématique chez
    cette "importune" au désir envahissant17, mais l’on peut aussi envisager une membrane empêchant
    le glissement d’un anneau… Une fois encore, Le Procès se situe à la croisée des préoccupations de
    l’auteur, mais sa richesse naît justement d’une sorte d’enveloppement des signes qui leur confère
    une épaisseur, un feuilleté presque infini. Moins transparente que Le Verdict, l’intrigue du Procès
    noue ainsi à l’idée de Loi celle d’un désir omniprésent, souvent envahissant. Dans L’Amérique,
    l’exclusion du personnage principal était déjà reliée à la faute sexuelle, et ce, dès la première
    phrase du roman : "Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents
    envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York
    sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut
    dans un sursaut de lumière"18. Le féminin assumait alors, dans ce roman préparatoire aux grandes
    œuvres de l’écrivain, une double fonction : il représentait clairement la faute en même temps qu’il
    figurait, par son halo de lumière et son imposante stature, l’ange exterminateur dont les créations
    suivantes compliqueront l’image.
    Le Procès est ainsi tout entier placé sous le signe d’un érotisme prégnant et à la fois insuffisant,
    qui participe de la faute sans l’éclairer tout à fait : "obliques sont les thèmes sexuels du livre",
    remarque alors George Steiner19. Sur ce point, on peut également renvoyer à La Métamorphose : la
    disparition de Gregor Samsa y semble la condition de l’épanouissement de sa sœur, le récit
    s’achevant par la mort lamentable du frère-insecte, puis le déploiement triomphal du corps de la
    jeune fille, dont les parents comprennent soudainement qu’il s’agit de la marier. Le masculin et le
    féminin paraissent ainsi en constante lutte dans l’univers kafkaïen.
    Vers l’exclusion
    Avec Joseph K., le romancier reprend le personnage fondamental de toute son œuvre : le jeune
    homme, le "fils" que le processus narratif - c’est l’autre sens du mot "Proceβ", en allemand
    comme en français - conduit chaque fois à l’exclusion et/ou à la mort. Karl Rossmann dans
    L’Amérique, Georges Bendemann dans Le Verdict, Gregor Samsa dans La Métamorphose, Joseph
    K. dans Le Procès, K. dans Le Château ont d’évidents traits communs.
    Jeunes petits bourgeois célibataires, ils sont tous (à l’exception de Karl Rossmann dont les
    aventures relèvent de la tradition du roman d’apprentissage) précisément inscrits dans une grise
    bureaucratie : voyageur de commerce (dans La Métamorphose), négociant (dans Le Verdict),
    employé de banque (dans Le Procès) ou "arpenteur" (dans Le Château) ils ont à des degrés divers
    (Joseph K. dispose d’un bon poste, K. est par son métier en lien direct avec l’espace qu’il ne
    parviendra pas à dominer) l’indéniable banalité du moderne anti-héros - une forme d’anonymat
    que l’écrivain lui-même érigea en règle de vie. Il existe dès lors une forte tentation de tirer vers
    l’aval l’univers de Kafka, pour voir dans ce dispositif l’origine des falotes créatures de la
    littérature dite de l’absurde. Il ne faudrait cependant pas négliger sur ce point les procédures dont
    Kafka a pu hériter : avec Flaubert déjà, avec Gogol surtout, la construction (et destruction…) du
    personnage passait par la figure de l’employé célibataire. Délibérément antiromanesques, ces
    personnages de la désillusion n’ont certes pas attendu l’expérience du totalitarisme pour devenir
    des figures d’une modernité qu’on aura sans doute raison de réinscrire dans la lignée d’une
    16 Formule citée par Jean-Pierre Morel dans son étude sur Le Procès, foliothèque, p. 100.
    17 Kafka, Le Procès, op. cit., p. 225 : « Vous avez bien dû remarquer qu’elle importune les gens ? » demande
    négligemment l’avocat, avant d’expliquer plus avant la dimension érotique de tel comportement.
    18 Kafka, L’Amérique, Pléiade tome I, p. 3.
    19 George Steiner, De la Bible à Kafka, « Une note sur Le Procès de Kafka », réédition Pluriel/Lettres, Hachette, 2002, p.
    67.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 6
    violente ironie romantique. Les collègues ayant travaillé voilà quelques années les Récits de
    Pétersbourg seront d’autant mieux à même d’envisager cette tradition.
    Par ailleurs, si le personnage kafkaïen récupère certains traits du bureaucrate, il ne manque pas
    d’être déviant : la "faute" agissant aussi comme une élection, le personnage évite le grotesque ou la
    caricature. Joseph K. dispose comme on a vu d’une séduction indéniable, et d’une non moins
    évidente capacité de réflexion. Cadre, et non énième subalterne, il dépasse régulièrement (fût-ce
    avec quelque forfanterie) ses adversaires, pour faire même preuve quelquefois d’un courage un
    peu grandiloquent. Le refus de la psychologie ne fait donc pas des créatures kafkaïennes des
    "hommes sans qualités", ni même, comme les années cinquante ont eu tendance à le penser, de
    flottants symboles de la condition humaine. Tous les rapprochements du roman "kafkaïen" avec
    les simplifications que propose le désormais trop célèbre adjectif devront donc prendre garde de ne
    pas réduire les ambiguïtés du texte sur ce point.
    Ces personnages anonymés mais ambigus se ressemblent tout particulièrement par leur trajectoire.
    L’Amérique ou La Métamorphose proposent de nouveau un dessin plus lisible que Le Procès : le
    récit n’y est rien d’autre que le développement d’une progressive, parfois inexplicable, mais
    toujours implacable exclusion. Le "processus" kafkaïen tend systématiquement vers une
    évacuation. Au fil de la création romanesque, la perte se fait de plus en plus abstraite : exclu de la
    famille et de la société dans les premiers récits, le personnage est plus mystérieusement repoussé
    dans Le Procès, avant d’être exilé dans les banlieues du sens dans le dernier roman qu’est Le
    Château.
    L’identité du personnage obéit à une même évolution, puisque les noms vont s’évidant, perdant
    peu à peu toute consistance réaliste. Dans le même mouvement, Kafka vise à limiter dans une
    forme d’énigmatique épure les dimensions symboliques. Les premiers noms et prénoms
    deviennent "Joseph K.", puis "K." seulement dans Le Château. De ce point de vue, notre roman
    occupe une position centrale : le nom s’évide en une initiale opaque dont se souviendra Buzzati
    dans Le K, mais le prénom propose encore une interprétation symbolique. Dans l’Ancien
    Testament, le fils de Jacob (nom porté par l’oncle de Karl Rossmann dans L’Amérique ) est en
    effet exclu de sa famille, puisque vendu par ses frères. Il sera également calomnié par la femme de
    Putiphar après avoir résisté à ses avances20 et jeté en prison - avant, pour ce qui le concerne, d’en
    être libéré par Pharaon21. Le roman offre ainsi une piste, mais insatisfaisante en ce qu’incomplète,
    tandis que Le Château choisira de réduire l’identité du personnage principal au seul chiffre de
    l’initiale. La création kafkaïenne évolue donc vers une abstraction qui choisit par ailleurs (et
    comme paradoxalement) de se refuser en même temps aux rassurantes facilités des symboles.
    Réveils
    L’univers inquiétant auquel nous confronte Le Procès, dont le tremblé dans le sens ne se fige
    jamais en une signification univoque, s’inscrit dans l’indécise frontière propre à la littérature
    fantastique. Aussi bien le roman s’ouvre-t-il par une indispensable scène de réveil : K. au petit
    matin attend dans son lit le petit-déjeuner ordinairement servi par Madame Grubach quand son
    arrestation lui est signifiée par l’intrusion de "l’homme sanglé dans un vêtement noir". C’est que le
    monde est fragile, intermittent, si bien que toute expérience des frontières (entre rêve et réalité,
    entre nuit et jour) en révèle la trouble indécision. Le piège tombe sur quiconque a pu un court
    instant s’absenter : dans La Métamorphose déjà, rédigée en 1912, l’incipit passe par le réveil de
    Gregor Samsa, "transformé dans son lit en une véritable vermine"22 comme Joseph K. le sera en
    accusé. Dans Le Château, K. est d’abord en activité, mais dès la fin du deuxième paragraphe du
    roman, il s’endort dans la salle d’auberge pour être aussitôt réveillé : "l’aubergiste se tenait debout
    à son chevet en compagnie d’un jeune homme à tête d’acteur qui avait des yeux minces, de gros
    sourcils, et des habits de citadins"23. Le douteux individu anonyme se livre aussitôt à une
    accusation : il faut avoir une autorisation pour passer la nuit au village, l’autorisation n’étant
    accordée que par le château, lequel était évidemment inaccessible quand K. décida, pour ne pas
    déranger, de passer d’abord la nuit à l’auberge. K. dès lors se défendra de la faute imputée avec la
    même énergie irritable que Joseph K. dans Le Procès. Les deux bourreaux de Joseph étaient de la
    20 Il convient là encore d’envisager l’importance de l’avidité sexuelle féminine dans le roman de Kafka.
    21 Ancien Testament, « Genèse », XXXIX-1 à XLI-40.
    22 Kafka, Oeuvres complètes, Pléiade tome II, p. 192.
    23 Kafka, Le Château, Pléiade, tome I, p. 493.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 7
    même manière comparés à des acteurs de province, dans le dernier chapitre du roman. Le Procès
    est encadré par deux scènes de chambre (l’accusation en ouverture, l’arrivée des bourreaux dans le
    chapitre final) ; Le Château, surenchérissant sur cette procédure, sera pour sa part
    systématiquement ponctué par des endormissements. Alors que les "pères" occupent les lits, les
    "fils" y sont toujours en danger. K. d’ailleurs ne disposera même plus dans Le Château de
    l’inquiétante étrangeté d’une chambre personnelle : figure définitive de l’exilé, il se verra offrir
    successivement un lit d’appoint, un plancher, une paillasse.
    Mais cette constante de la construction romanesque chez Kafka ne se limite pas à ouvrir le récit
    dans un moment critique. Comme tout incipit, elle pourrait bien décider d’un pacte de lecture.
    Avec le personnage, nous entrons de plain-pied dans un univers décalé, mystérieux dans sa
    banalité même, face auquel il s’agit de subir l’épreuve d’une signification suspendue. Non pas
    flottement entre réalisme et merveilleux, selon la théorie bien connue, mais plutôt refus de l’un
    comme de l’autre au profit d’un monde autrement régulé (mais dont la Loi à nous aussi échappe)
    le récit suppose que nous ne recouvrions pas l’effroi originaire d’un vernis de significations.
    Roland Barthes, commentant l’étude de Marthe Robert, l’avait excellemment formulé : "cette
    interrogation doit durer à travers un récit d’apparence assertive"24. L’ouverture romanesque ainsi
    nous "réveille", en ce qu’elle nous plonge dans la massivité de l’injustifiable. Cette fonction de
    "réveil" rejoint de ce point de vue l’idéal littéraire de Kafka, énoncé dans une formule devenue
    fameuse : "Un livre doit être une cognée pour la mer qui est gelée en nous"25.
    Vers le neutre
    La situation du Procès dans la création de Kafka apparaît donc bien centrale : sans trop
    schématiser, il est permis de situer le roman à la pliure entre les thématiques explicites qui
    précèdent sa rédaction, et la sorte d’évaporation vertigineuse du Château. La période d’intense
    création de 1914 semble bien marquer une première radicalisation des procédures propres au
    créateur. Le Procès creuse le récit kafkaïen, l’évide, distribue des cohérences partielles, des éclats
    de sens. Un tel travail est perceptible aussi du point de vue des registres : le pathétique assumé de
    La Métamorphose et plus encore de La Colonie pénitentiaire se trouve désormais neutralisé. On
    pourra comparer à ce sujet la mort sanglante de l’officier sous les aiguilles de la machine écrivant
    dans sa chair un verdict avec celle, plus économe et mystérieuse, de Joseph K. On constate ainsi,
    dans ce seul épisode, que la dimension d’un châtiment réconciliateur, thème obsédant chez Kafka,
    ne fait plus que transparaître à travers des allusions qui paraissent inabouties : l’homme écartant
    les bras pour ouvrir une fenêtre est-il une sorte de sauveur ? "Y avait-il encore un secours ?"26 : la
    cascade d’interrogatives qui marque la dernière page du Procès est à cet égard emblématique d’un
    roman qui vise désormais moins à tisser des cohérences qu’à disposer un labyrinthe où, en même
    temps que les impasses abondent, le sol non plus n’est plus sûr.
    Au propre comme au figuré, il neige cependant moins dans Le Procès que dans Le Château. La
    blanche et froide étoupe qui arase les reliefs et étouffe les bruits ne s’est pas encore complètement
    répandue sur la voix narrative : moins grinçant que La Métamorphose, moins pathétique que La
    Colonie pénitentiaire, le roman est encore traversé par des chapitres dramatiques. Quand la
    silhouette dérisoire des bourreaux va plutôt dans le sens de la très moderne banalité du Mal, la
    mansarde de Titorelli, la chambre de l’avocat, le grand théâtre du Tribunal, la visite de la
    cathédrale forment autant de séquences où le travail de l’espace et la tension des conflits confèrent
    au roman ce que Claude David envisage comme "un style visuel". "Ce n’est pas sans raisons que
    Le Procès a tenté les auteurs de pièces (André Gide et Jean-Louis Barrault), de films (Orson
    Welles) et même d’opéras (Von Einem)"27, conclut à juste titre la notice de l’édition de La Pléiade.
    Pourtant, et fidèle une fois encore à son esthétique de transition, Le Procès propose aussi une
    économie contrastée de la parole. L’affrontement, qui donne au dialogue son intensité et comme sa
    justification, y alterne avec des interprétations infinies qui préfigurent cette fois les arguties
    labyrinthiques du dernier Kafka. A côté de la fragmentation, Le Procès propose aussi la
    surabondance comme un autre moyen d’égarer le lecteur. L’exemple le plus probant réside dans la
    24 Roland Barthes, « La réponse de Kafka », Essais critiques, op. cit.,p. 140.
    25 Kafka, Lettre à Oskar Pollack du 27 janvier 1904.
    26 Kafka, Le Procès, op. cit., p. 272. On compte onze interrogatives successives et évidemment sans réponses dans la
    dernière page du roman.
    27 Kafka, Œuvres complètes, Pléiade tome I, p. 953.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 8
    parabole des portes de la Loi. Au moment où il décidait d’abandonner l’écriture du Procès, Kafka
    avait en effet choisi de publier "Devant la Loi" isolément28. En confrontant le texte de la seule
    allégorie et l’exégèse à laquelle se livrent K. et le prêtre, on voit rapidement combien l’abondance
    des commentaires contribue, aussi bien que la stratégie suspensive ailleurs mise en œuvre, à
    brouiller le sens. Le roman de 1914 cette fois préfigure clairement la dernière manière : les
    schémas intellectuels les plus subtils conduisent à l’impuissance et confrontent à l’inexplicable.
    Une réception interminable
    Dans un texte fameux, Albert Camus avait ainsi défini la caractéristique de Kafka : tout son art
    serait "d’obliger à relire"29, parce que les explications n’y seraient "pas révélées en clair". La
    rédaction du Procès paraît donc représenter une transition essentielle dans l’élaboration de cette
    esthétique. Aussi bien les rapprochements ici envisagés ne doivent-ils surtout pas conduire à
    l’illusion consistant à prétendre éclairer les énigmes du texte de 1914 à la lumière des récits
    précédents. Au contraire : la faute sexuelle de Karl Rossmann ne constitue pas le dernier mot du
    Procès ; elle ne dit pas ce que le roman ultérieur crypterait, quand l’évolution de l’art de Kafka
    consiste à empêcher la rassurante fixation d’un sens. S’il est intéressant de relier notre roman à la
    totalité d’une œuvre, c’est donc pour faire surgir une esthétique plus élaborée, plus mystérieuse et
    plus implacable. De L’Amérique au Château, le récit kafkaïen va de l’appropriation de la tradition
    romanesque à l’élaboration d’un récit de plus en plus abstrait et de moins en moins stabilisé, du
    "miroir" de la mimesis réaliste au palais des glaces par quoi les reflets disposent des perspectives
    confuses et infinies.
    Ainsi se dessine peut-être l’enjeu didactique principal de l’étude du Procès : confronter les élèves
    de classe terminale à un roman dont le sens, s’étoilant, finit par se perdre, dont les significations
    partielles ne peuvent jamais se totaliser. On peut d’avance imaginer les réactions des jeunes
    lecteurs, avec d’un côté le refus d’un livre qui ne tient pas les habituelles promesses de la
    narration, de l’autre la frénésie explicative, réduisant la part de l’énigme à l’aide de clés
    (psychanalytiques, idéologiques, métaphysiques, etc) qui ne seront jamais que partiellement
    exactes - autrement dit toujours impertinentes. En dépit de l’indéniable difficulté, c’est pourtant
    entre ces deux dénis, entre ces deux peurs, que devrait s’effectuer la lecture comme expérience. En
    montrant avec l’évolution de l’œuvre à quel point le romancier complique les réseaux, multiplie
    les pistes, mêle les registres jusqu’à un degré inégalé d’ambiguïté, il devrait être possible de
    montrer aux élèves que leur très légitime effroi relève d’une nécessité de l’œuvre et non d’une
    insuffisance du récit.
    D’autre part, les pistes évoquées ici invitent à considérer avec précaution la situation "historique"
    du Procès. Rédigé à l’entrée d’une Première Guerre mondiale qui devait mettre fin à une époque,
    et à une Mitteleuropa à laquelle Kafka appartenait pleinement, Le Procès n’a pas manqué d’être
    saisi dans les mouvements d’une exégèse toujours passionnante et toujours simplificatrice. Le
    roman fut éclairé successivement par les propositions "théologiques" de Max Brod, ami et premier
    éditeur de Kafka, dans les années 1920 ; puis dans une direction métaphysique, à compter des
    années 1940, Kafka devenant le créateur du sentiment existentialiste de l’"Absurde". Depuis,
    l’abstraction philosophique s’est vu sécularisée dans un éclairage idéologique, par quoi Le Procès
    préfigurerait la société totalitaire. Enfin, le fil psychanalytique a été déroulé jusqu’à épuisement de
    presque tous les concepts freudiens. Si toutes ces propositions herméneutiques ont leur intérêt et
    traduisent la richesse du roman, elles ont aussi chacune leurs limites, puisqu’elles visent presque
    chaque fois à suturer une première béance, qu’elles tendent à transformer en "allégories" ce qui,
    comme l’avaient fort bien vu Marthe Robert, et Roland Barthes à sa suite, "autorise mille clefs
    également plausibles, c’est-à-dire qu’il n’en valide aucune"30. S’il ne faudra en conséquence
    jamais s’interdire de proposer ces interprétations aux élèves, on peut cependant penser que
    l’essentiel du travail passera plutôt par la confrontation maintenue à un sens "tremblé" du livre, et
    donc du monde.
    28 Dans l’almanach Von Jüngsten Tag, à Leipzig, en 1915. Par delà tous les choix légitimes du cinéaste, cette publication
    séparée « autorise » d’ailleurs le dispositif du Procès d’Orson Welles, qui donne d’abord à entendre la seule parabole
    avant de la reprendre dans la scène de la cathédrale.
    29 Albert Camus, « L’espoir et l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka », L’Arbalète, 1943, repris en annexe à partir de la
    deuxième édition du Mythe de Sisyphe.
    30 Roland Barthes, « La réponse de Kafka », op. cit., p. 140.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 9
    Enfin, l’étude permet de constater que la démarche créatrice de Kafka a fonctionné au rebours de
    la réception. Tandis que la tradition réaliste et l’ancrage social dominaient encore dans
    L’Amérique, roman d’apprentissage géographiquement et historiquement situé, pour aller
    s’évanouissant jusqu’à la parabole mystérieuse du Château, la lecture de Kafka est partie de la
    métaphysique pour se colorer - et s’alourdir - de perspectives idéologiques dans les années de
    Guerre Froide. Quand bien même la subtilité d’un créateur comme Orson Welles dépassait de
    beaucoup ces interprétations trop immédiatement contemporaines, la création du film était
    dépendante d’un tel contexte. Tourné en partie à Zagreb, où eut lieu, en décembre 1962, la
    première mondiale, le film ne peut être complètement séparé de la réhabilitation de Kafka en
    Europe orientale dans les années 1960. La mise en scène d’une adaptation théâtrale du Procès par
    Jan Grossmann en 1963 à Prague ou le premier colloque international sur Kafka à Liblice la même
    année faisaient de la "redécouverte" de Kafka un symbole de la pensée antitotalitaire qui conduisit
    au Printemps de Prague. Il est incontestable que l’adaptation cinématographique s’enrichit par
    endroits (et se limite dans les mêmes proportions) d’une telle visée, quand le meublé petitbourgeois
    de l’employé de banque se donne à voir en fragment d’une moderne cité couleur de
    béton, ou quand la banque de Joseph K. s’étire en bureaux taylorisés. Passionnante, la
    réappropriation d’un texte par l’Histoire n’en forme évidemment pas non plus la clé. Aussi bien
    s’agit-il d’éprouver "l’angoisse de lire" que décrivait Maurice Blanchot31, une angoisse que les
    cours consacrés à une telle œuvre devraient tendre à circonscrire, sans jamais la combler.
    31 Maurice Blanchot, « La Lecture de Kafka », De Kafka à Kafka, Idées/Gallimard, pp. 62 à 74. Cette étude essentielle,
    que l’on devra confronter à celle de Roland Barthes déjà citée, peut d’ailleurs servir de point de départ et de conclusion
    au travail sur Le Procès : dans des écritures différentes, l’une et l’autre étude insistent sur l’irrépressible ébranlement du
    sens qui constitue l’effet, et sans doute l’horizon ultime, de l’art de Kafka.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 10
    2. L’architecture du Procès de Kafka
    Nombreux sont les critiques qui ont insisté sur le fait que dans le roman le Procès la dynamique
    narrative s’involuait en fixité, en pesanteur étouffante. On songe au mot de Kafka qui voyait dans
    son livre non pas une progression mais ce qu’il appelait un "assaut immobile" : répétitions
    sempiternelles de tentatives vaines pour tenter de connaître la faute, la vérité et la justice32. C’est
    cette notion d’ "assaut immobile" que nous aimerions questionner afin d’envisager une éventuelle
    évolution du héros, nonobstant le caractère apparemment répétitif des obstacles et de l’ordre
    romanesque. On sait depuis les travaux de Ricoeur que tout ordre du roman est déjà une
    configuration du sens. Or, en dépit de certaines hésitations possibles quant à l’ordre des chapitres,
    nous nous en tiendrons à celui établi par Max Brod, repris avec quelques retouches dans les
    éditions Pléiade et Folio dans la traduction d’Alexandre Vialatte. Trois niveaux de lecture
    pourraient permettre d’esquisser une évolution du personnage autour d’une dialectique de
    l’extériorité et de l’intériorité. Il va sans dire que nous ne proposerons ici que quelques pistes qu’il
    conviendrait d’approfondir en les mettant en rapport avec les choix d’un ordre signifiant différent
    chez Welles puisque l’agencement des séquences est déjà une reconfiguration du sens par rapport
    à celui du roman de Kafka.
    Du sentiment de honte à celui de culpabilité
    Levi-Strauss ou Vernant distinguent deux types de civilisation dans leur rapport à la faute. Il y a
    d’une part une civilisation de la honte, où le tribunal se confond avec le regard de l’autre : la
    conscience individuelle se réduit alors à une conscience extérieure, publique, où c’est avant tout le
    regard de l’autre qui aliène l’homme et le pousse à respecter la loi. En regard, existe une
    civilisation de la culpabilité, laquelle marquerait un progrès par rapport à la précédente, dans la
    mesure où c’est la conscience même de l’individu qui s’érigerait en tribunal. Ce n’est plus le
    regard d’autrui qui garantit l’ordre mais l’intériorisation de l’idée de faute et de culpabilité.
    Ce cadre anthropologique rend bien compte d’une opposition qui existe entre le début et la fin du
    roman : la perception que K. a de son procès évolue, ce dernier passant d’une conscience sociale
    liée au regard d’autrui et à la honte, à une conscience intériorisée de sa faute. K. est d’abord
    partagé entre la peur du regard d’autrui, le désir de ne pas ébruiter une telle affaire et le désir
    d’affirmer vis-à-vis des autres son innocence (K. joue avec le regard d’autrui et théâtralise la scène
    de son arrestation en la rejouant devant témoin). Ce n’est que très progressivement que K. va se
    détacher des autres individus constituant un "intermonde des auxiliaires" pour reprendre une
    formule adoptée généralement par la critique allemande, afin de prendre en main lui-même son
    destin. On est passé d’un mouvement de rejet de la faute à une accoutumance, puis à intériorisation
    de cette faute au point qu’elle finit par être un cancer qui ronge K. de part en part. Il finit même par
    se confondre avec elle. Selon Claude David, "entre sa faute et lui il n’y a plus de distance" ; "Son
    procès devient toujours davantage dialogue avec lui-même"33. Cette intériorisation de la culpabilité
    se traduit d’une part par le fait que le tribunal finit progressivement par investir tous les domaines
    de la vie de K., d’autre part par le don d’ubiquité qui la caractérise : tous, des fillettes perverses
    chez le peintre à la figure de l’aumônier, sont des collaborateurs de cette justice tout en étant euxm
    êmes justiciables (K. ne fera pas exception, à la fois produit et agent de cette justice au chapitre
    V "Le Bourreau").
    Vialatte qui fut le premier traducteur de Kafka avait immédiatement perçu dans l’aventure de
    Joseph K. des résonances pascaliennes (Pascal, comme Kierkegaard, était un auteur que Kafka
    admirait beaucoup). K., arraché un beau matin à sa bonne conscience, va s’ouvrir progressivement
    aux vertiges pascaliens (culpabilité ontologique, sentiment d’une justice présente en même temps
    que cachée et toujours invisible, absente ; rappel de la misère vertigineuse de chaque homme, de sa
    condition de justiciable). Ce sentiment de vertige où la conscience de son procès va
    progressivement le plonger, c’est bien l’envers du divertissement pascalien qui détournait
    l’homme de la conscience de sa misère. Joseph K. est au début de l’œuvre l’homme du
    divertissement (les femmes, la banque) au sens pascalien, c’est-à-dire l’homme qui se détourne de
    32 Signalons qu’une édition récente propose un ordre différent , le roman s’ouvrant sur la mise à mort du héros. Pour plus
    de précisions, on se reportera à la préface de cette édition (Livre de poche).
    33 Notice établie par Claude David, Kafka, Œuvres complètes, I, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 951 et 952.
    Le Procès de Kafka à Welles – littérature et cinéma – page 11
    sa conscience tragique. Mais en renonçant à son activité à la banque pour pouvoir écrire sa
    requête, K. quitte bien les occupations intramondaines pour se plonger en lui-même.
    De la culpabilité juridique à une culpabilité ontologique
    et métaphysique
    Steiner, dans son essai De la Bible à Kafka34, récemment réédité au format poche, soulignait lui
    aussi l’importance de cet arrière-plan théologique et métaphysique. La figure de Joseph K. serait à
    relire comme une hypostase de la "culpabilité existentielle inextirpable" de la condition humaine,
    Kafka ayant réussi à transfigurer un événement banal en parabole. "Vivre, c’est être condamné à
    vivre. Telle est la dynamique métaphysique mais aussi privée du Procès"35.
    Un deuxième mouvement caractériserait alors l’architectonique du roman, posant la question de la
    téléologie de l’œuvre et de son sens. Dans cette perspective, on peut penser que le chapitre IX" A
    la cathédrale" constitue le point ultime de ce parcours, la mort de K. n’étant au chapitre suivant
    qu’un épilogue. Ce mouvement tient au fait, on l’a vu, qu’il y aurait deux procès, celui qui est livré
    par la justice, et celui d’une âme recherchant en elle les traces d’une faute oubliée. Cela entraîne
    un décentrement progressif de la logique narrative, d’abord concentrée sur les progrès du procès,
    sur le labyrinthe judiciaire (faut-il y voir le souvenir du jeu du chat et de la souris entre
    Raskolnikov et Porphyre Pétrovitch dans Crime et Châtiment de Dostoïevski, que Kafka
    connaissait ?), alors que toute la fin du roman s’intéresse en priorité à la Loi et à son
    herméneutique. Le recours à la parabole du gardien, seul extrait du roman que Kafka jugea digne
    d’être publié de son vivant, serait ainsi à lire comme rupture générique et stylistique signifiant le
    passage d’une culpabilité criminelle et juridique propre aux premiers chapitres à une culpabilité
    plus abstraite, morale, voire métaphysique. L’intertextualité possible avec Dostoïevski ne vaudrait
    alors que pour la première partie du roman, le chapitre IX prenant le contre-pied du roman policier
    traditionnel (ce qui était déjà, mais dans une moindre mesure, le cas de Crime et Châtiment)
    puisque la nature de l’inconnue n’est plus le coupable, mais la faute et le nom du juge.
    Les premières esquisses conservées dans le Journal de Kafka confirmeraient aisément cette
    analyse, notamment le fragment en date du 29 juillet 1914. Kafka met en scène un héros accusé
    par son patron d’un vol précis dans la caisse, vol de cinq florins qu’il a effectivement commis pour
    pouvoir se rendre au théâtre avec son amie. On comprend aisément que Kafka ait préféré renoncer
    à