Poète d'exception, Baudelaire l'était certainement. Si bien d'ailleurs, qu'aujourd'hui, nul ne songerait sérieusement à remettre en cause la véracité d'un tel postulat. De cet esprit si fin, porté par ce visage hâve magistralement immortalisé par le photographe Carjat, émanèrent les vers les plus délicats que la poésie française ait pu connaître.
Et pourtant, de telles certitudes, aux allures de lieu commun, n'ont pas toujours été de mise. Bien au contraire, les écrits de Baudelaire furent objet de controverses. Et sans doute parce que le terrain judiciaire offrait une certaine sécurité à ces pourfendeurs de la littérature, qui émaillaient le XIXe siècle, l'œuvre du poète se retrouva, bien malgré lui, au banc des accusés.
Ce fut des Fleurs du Mal qu'il s'agit à l'époque. Celles-ci ne franchirent pas le filtre sévère de la censure. Et, rapidement, en 1857, dès la parution du recueil, et dont il faut signaler une toute récente réédition, agrémentée de peintures des plus grands noms du symbolisme, l'ouvrage donna lieu à des poursuites. Leur fondement fut fort simple. C'est, une fois encore, à travers le prisme de l'article 8 de la loi du 17 mai 1819, que l'on chercha à atteindre l'auteur. Lui était reproché cet outrage aux bonnes mœurs et à la morale publique et religieuse qui effrayait tant les censeurs de l'époque.
La surprise passée, Baudelaire s'escrima à tenter d'obtenir l'abandon des poursuites ainsi engagées à son endroit, sollicitant de part et d'autre, activant ses réseaux. Rien n'y fit, et le 20 août 1857, le frêle poète se retrouvait devant ses juges, ceux de la 6e chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Tout soutenu qu'il était par de belles signatures de l'époque, à l'instar de Barbey d'Aurevilly, Baudelaire ne s'en retrouvait pas moins face au procureur Pinard, resté célèbre pour avoir requis quelques mois auparavant dans l'affaire Madame Bovary. Cependant, de l'avis général, ce 20 août 1857, il ne se passa pourtant rien de bien fameux, du point de vue de l'éloquence. Le procureur impérial ne s'illustra pas, et prononça un réquisitoire terne, s'obstinant dans cette vision si réductrice qui consistait à lire chaque poème de manière isolée, et fustigeant cette lascivité qu'il estimait inhérente à l'ouvrage. Or, bien au contraire, c'est d'un tout dont il était question, chaque élément s'imbriquant dans l'autre. Quant au défenseur de Baudelaire, sa plaidoirie apparut médiocre, peu susceptible de servir les intérêts de son client.
Le tribunal condamna Baudelaire, de même que ses éditeurs. 300 francs d'amende, ultérieurement ramenés à 50 francs. Plus grave, l'on ordonna le retranchement de six des poèmes du recueil. Etrangement, Baudelaire n'interjeta pas appel de la décision.
L'histoire judiciaire des Fleurs du Mal aurait pu s'arrêter là. Après tout, l'incompréhension généralisée d'une époque en face d'un artiste de génie, c'est sans doute quelque chose de bien courant. Pour autant, de point final il ne peut être question, et la seconde partie des déboires du recueil, certainement plus méconnue, mérite d'être rappelée. En 1946, le législateur s'empara d'une proposition de loi, elle-même ressuscitant un projet initialement déposé, en 1929, par un esprit lettré de l'époque, Louis Barthou, alors ministre de la justice. Une loi fut votée, le 25 septembre 1946. Elle offrit la possibilité de réviser les jugements ayant condamné un écrivain pour outrage aux bonnes mœurs commis par la voie du livre. Toute une procédure, assez simple et dont la faculté d'initiative était réservée à la société des gens de lettres, fut organisée. L'idée qui sous-tendait la législation était simple. L'appréhension par le public des écrivains évolue au gré du temps, et certainement convient-il, alors, de "mettre la chose judiciaire" en accord avec le "fait littéraire" (J. Hamelin, La réhabilitation judiciaire de Baudelaire, Dalloz, 1952 ; D. 1949, chron. p. 41). De cette possibilité nouvelle, on a souvent dit qu'elle n'avait été organisée que pour permettre la réhabilitation du poète, dont tout le monde s'accordait à reconnaître l'exceptionnelle qualité de son œuvre.
A peine un mois après l'entrée en vigueur du texte, l'on chercha à obtenir sa mise en œuvre s'agissant de Baudelaire. La Cour de cassation y fit droit, dans un arrêt rendu par sa formation criminelle, le 31 mai 1949 (D. 1949, I, 348 ), sans doute d'ailleurs le seul rendu sur le fondement de cette loi nouvelle. Annulant le jugement rendu près de cent ans auparavant, la Cour considéra que l'outrage aux bonnes mœurs n'est pas caractérisé, estimant, notamment, que l'opinion des juges de l'époque n'avait pas été ratifiée "ni par l'opinion publique, ni par le jugement des lettrés".
C'est donc près de cent ans qu'il fallut à l'institution judiciaire pour saisir toute l'étendue du talent de Baudelaire. Certes, le texte et la décision qui s'ensuivirent ont pu être critiqués d'un point de vue strictement juridique, spécialement au niveau des conséquences qu'il impliquait. Mais, quand bien même, la lecture de cet arrêt laisse progressivement sourdre un sentiment de satisfaction. La satisfaction d'un juste sort réservé au poète. La satisfaction de voir le réquisitoire de Pinard démenti. Les Lettres ressortent cette fois-ci grandies du Palais. Une réhabilitation, dit-on. Certainement, une vraie consécration. S'il en fallut une.
Thibault de Ravel d'Esclapon
C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, illustrées par la peinture symboliste et décadente, Diane de Selliers Editeur, 2006.




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