texte de l'auteur, paru sur le blog de Guy Birenbaum. C'est son point de vue, subjectif, à prendre avec des pincettes, mais cela donne envie d'en savoir plus.
"Boborama, L'impossible promo.
Les journalistes n'aiment pas beaucoup, d'une manière générale, qu'on parle de l'arrière-boutique, des dessous de la profession. C'est comme ça. Il s'agit de ne pas briser l'image du métier. De ne pas écorner le mythe de l'incorruptible détenteur de carte de presse, sorte de surhomme au service de la vérité. Il en va de la survie de la profession, coco. Si le quidam de base commence à connaître les dessous du métier, comment veux-tu qu'on continue à lui fourguer des journaux et des émissions de télé ? D'une
manière générale, les journalistes dénoncent volontiers les politiques et les magouilles financières, mais jamais leurs propres errances. Ils font comme si elles n'existaient pas. On n'attaque jamais les confrères. La presse est une grande famille qui se serre les coudes. Le journaliste kamikaze qui se risque à franchir la ligne jaune trouve vite un supérieur pour censurer son papier, voire une huile pour lui signifier son licenciement. Vu le taux de chômage dans la profession, les courageux ne sont pas
légion pour parler des dérives du Monde, des pressions politico-économiques qui font et défont les hiérarchies des journaux (Alain Genestar), et des attachés de presse qui remplissent les pages culturelles (pourquoi croyez-vous que les sommaires sont partout les mêmes au même moment), etc.. Les candidats au suicide professionnel se font rare. C'est humain. Ils ont des loyers à payer, des teenagers à habiller. Pourquoi ruer dans les brancards et risquer de tout perdre ? Ce n'est pas la seule raison, mais une
des raisons qui font la mièvrerie et la médiocrité de la presse française. Une des raisons aussi de sa mauvaise santé aujourd'hui. Les conflits d'intérêts sont partout. Les journalistes, comme les autres, marchent sur des oufs. Tout le monde le sait, mais peu le disent.
C'est, en gros, le sujet de Boborama, le roman que j'ai publié le 11 Mai dernier aux éditions du Rocher. J'ai travaillé pendant sept ans au sein du journal Télérama. J'ai vécu de l'intérieur le rachat du vieil hebdomadaire catho par le groupe le Monde. Un mariage dont les salariés de Télérama attendaient monts et merveilles, et qui s'est révélé un cauchemar, un pillage en règle. En tant que romancier, j'ai trouvé cette période fascinante. Je me suis dit qu'il fallait m'en inspirer (très largement) pour
raconter cette belle aventure capitaliste entre deux titres « aux valeurs communes, humanistes et chrétiennes », comme disait Jean-Marie Colombani à l'époque. Bref, Boborama raconte cette période bien distincte et met les pieds dans le plat. A 99%, ce que racontent les personnages du livre est une reconstitution de ce que racontaient mes ex-collègues à la machine à café. Ni plus ni moins. Il n'y a pas de scoops (le microcosme connaît les méthodes de Colombani et Minc, à nouveau à l'ouvre en ce moment avec
les journaux du midi) ni d'exagérations (non, le voyage de presse dans le livre n'a rien de farfelu, ça se passe bien comme ça). Rien que du vécu. Une histoire d'entreprise, qui serait banale si elle se passait dans une usine de boulons située dans la Creuse. Sauf qu'il y a des vérités qu'on n'a, semble-t-il, pas le droit de raconter quand elles touchent le « métier », le quotidien de « référence » et la bible culturelle du pays. J'ai eu, à ma grande surprise, un mal de chien à faire publier Boborama. Les
éditeurs aimaient le texte. « Formidable, c'est du jamais lu sur le sujet », ils disaient. « Mais ça ne va pas être possible, tu comprends, je ne peux pas me griller à vie avec deux titres aussi importants pour un simple livre. Je risque ma tête ». Pour tout dire, Guy voulait à un moment le sortir chez Privé, mais la forme du roman le gênait. Bref, le livre paraît enfin au Rocher le 11 mai dernier. « Nous, on s'en fout du Monde, me dit l'éditeur. Ils ne font jamais un papier sur nos bouquins ». Soit.
Quand on publie un livre aussi vénéneux, on guette évidemment les réactions de ses confrères. On se demande qui va oser se mouiller, au risque de ne jamais travailler un jour pour le Monde ou Télérama. On devine qui va se dégonfler. On s'amuse des réactions de ses ex-collègues. Particulièrement ceux qui depuis cinq ans occupent leur temps libre à pester contre le cynisme du Monde de Minc et Colombani (il y a quand même eu un préavis de grève l'année dernière pour la première fois de l'histoire du journal
suite à la vente de l'immeuble de Télérama pour éponger les dettes du Monde), et qui s'offusquent en réunion (une augmentation se joue parfois à pas grand-chose) du grand déballage public que constitue Boborama.
Résultat des courses, rien ou presque sur le livre. L'omerta fonctionne à bloc. Le sujet met à l'évidence beaucoup de gens mal à l'aise. Et je sais de source sûre que les réseaux de Télérama font tout pour que personne n'en parle. On peut ne pas aimer le livre, son style, sa forme, son auteur, son éditeur, que sais-je encore. Mais personne ne peut sérieusement en critiquer le contenu. Pas un journaliste ne peut me dire dans les yeux que Boborama n'est pas un roman réaliste sur le quotidien de la
profession, avec ses petits chefs, ses compromissions, ses renvois d'ascenseur, etc. Je pensais naïvement que le livre servirait à lancer un débat de fond. J'espère qu'il n'est pas trop tard, mais c'est assez mal parti. L'impossible promo de ce livre confirme finalement ce que je raconte tout au long de ses pages. Une anecdote tragi-comique résume à elle seule la situation. Olivier de Lagarde m'invite au moment de la sortie pour parler de Boborama sur France Info. Je ne connais pas ce type, mais peu
importe, j'y vais. Sans me méfier. Le matin à 8h 30, heure de grande écoute, je me retrouve nez à nez avec ce gars qui me serre la main en regardant ses chaussures, mal à l'aise. Bizarre. Il attaque « l'entretien » au micro avec un tir de barrage sur le thème corporatiste, avec ton indigné de circonstance, « comment osez-vous parler ainsi des journalistes ». J'ai à peine le temps de répondre maladroitement deux phrases qu'il enfonce le clou sans lever les yeux de son texte. Ce mec est manifestement en
service commandé. Le ton est condescendant, méprisant. Il est là pour défendre l'honneur du métier et me dégommer en place publique une bonne fois pour toutes. « Il y a tout de même des journaux pires que Télérama, il dit. Pourquoi tant de haine ? » Encore une fois, je tente de dire qu'il n'y a pas de haine de ma part, juste une volonté de raconter l'envers du décor aux lecteurs qui se demandent ce qui se passe et qui, sans ce livre, ne le sauront jamais. Salve finale, grandiose : « Ce livre est tout de
même méchant, le fruit d'un auteur aigri », il dit d'un ton condescendant. « D'ailleurs, je me dois de dire aux auditeurs que vous avez été viré de Télérama pour plagiat, non ? Et la déontologie dans tout ça ?». La totale. Je tente de répondre que j'ai été viré pour un motif bidon, mais pas le temps de me défendre. De Lagarde a déjà envoyé la météo. Du grand art. Un traquenard bien orchestré. En sortant du studio, je me renseigne sur ce type. Je me dis que c'est probablement un vieux grognard copain de
Colombani. Je me trompais. Olivier de Lagarde est simplement le mari d'Anne De Lagarde, attachée de presse de Télérama. On vit dans un pays formidable, non ?
David ANGEVIN"
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