Trois avocats niçois poursuivis pour malversations financières au profit du sulfureux financier franco-libanais Antony Tannouri seront jugés à Lyon, du mercredi 26 au vendredi 28 septembre, a-t-on appris jeudi de source judiciaire. Cette affaire qui avait ébranlé la justice niçoise a été dépaysée à la demande de l'avocat de l'un des prévenus, qui avait saisi la Cour de Cassation avec l'assentissement des deux autres. Les trois avocats niçois, dont Me Michel Cardix, ainsi qu'un avocat libanais, avaient été renvoyés en correctionnelle en mai après cinq années d'instruction. En décembre 2001, la mise en examen de Michel Cardix, alors ténor du barreau niçois et futur bâtonnier, poursuivi des chefs de "complicité d'organisation d'insolvabilité" et "blanchiment" avait divisé le microcosme judiciaire niçois. Alors avocat du financier franco-libanais Antony Tannouri, en fuite depuis 1998 et recherché pour faillites frauduleuses, Me Cardix est accusé d'avoir été complice du rachat par Tannouri de la luxueuse villa que l'homme d'affaires possédait sur la Côte d'Azur et qui avait été vendue par adjudication en 1996. Selon l'accusation, 5,34 millions d'euros appartenant à M. Tannouri auraient transité sous un faux nom sur le compte professionnel de Me Cardix, échappant ainsi aux poursuites des créanciers du financier franco-libanais. Ses deux confrères niçois, Me François Charrières et Me Lyne Darmon, sont poursuivis pour "complicité d'organisation d'insolvabilité". L'affaire avait éclaté en pleine "guerre des clans" au sein de la justice niçoise. Me Cardix avait notamment assuré la défense du juge Jean-Paul Renard, mis en examen dans une enquête lancée par le procureur Eric de Montgolfier sur des délits présumés au profit de sa loge maçonnique.
SEMAINE DU JEUDI 03 Janvier 2002
À la Une < Le Nouvel Observateur < Nice : les insolences du procureur Montgolfier
Le futur bâtonnier mis en examen
Nice : les insolences du procureur Montgolfier
Dans une ville où les notables avaient pris l’habitude de faire la loi, l’encombrant magistrat a décidé de secouer le «système niçois». Francs-maçons, affairistes, «chers collègues»: il refuse les pièges de la connivence. A ses risques et périls
Nice : les insolences du procureur Montgolfier
Ce mercredi 19décembre, MeMichel Cardix patiente dans la souricière du palais de justice de Nice. Sonné, après trente-deux heures de garde à vue. La veille, les policiers ont débarqué chez lui au petit matin, perquisitionné son cabinet. Il est soupçonné d’avoir participé à des transferts de fonds douteux pour l’un de ses sulfureux clients, Anthony Tannouri, un homme d’affaires franco-libanais, en fuite depuis 1998. Lui le ténor du barreau, qui ferraille dans toutes les grosses affaires de la région. Lui qui, il y a vingt ans, alors qu’il militait encore au Parti socialiste, était entré dans la carrière en se battant contre «le système Médecin» et les réseaux affairistes. Mais aujourd’hui Michel Cardix est une figure niçoise, un notable, adoubé par la Grande Loge nationale française (dont il a démissionné en février dernier à la suite de querelles intestines). Et récemment, il a été élu par ses confrères pour être le prochain bâtonnier en 2002… Ce mercredi après-midi, en attendant d’être présenté à un juge, il rumine sa chute. Il fourbit ses armes contre celui qui l’a fait tomber. Car il ne doute pas déjà que le coup ne peut venir que de «l’autre». Ce kamikaze qui sévit «là-haut», au deuxième étage du palais, dans ce bureau qui ressemble parfois à un camp retranché: Eric de Montgolfier.
Ce jour-là, le psychodrame qui se joue dans le palais est à l’image de la justice niçoise. Surréaliste. Un futur bâtonnier dans une souricière. Dans la salle des pas perdus, 200 avocats en robe noire, entraînés par le bâtonnier en exercice, Pierre Bardi, qui dénonce la «déclaration de guerre» du procureur et demande sa tête à Marylise Lebranchu! Un étage plus haut, dans la galerie de l’instruction, on frise aussi l’émeute. Dans le couloir, des avocats, amis de Cardix, se bousculent, espérant entrevoir et réconforter leur confrère quand il entrera dans le cabinet des magistrats chargés de l’affaire, Richard Rolland et Christian Guéry. Ces deux juges, en poste depuis peu de temps à Nice, sont, selon les supporters de Cardix, «dans le clan du procureur» (puisqu’ici c’est ainsi que l’on raisonne). Ils ont la réputation de dire rarement bonjour et d’appliquer la loi dans toute sa rigueur. Ce qui pour certains, à Nice, suffit à en faire de «dangereux psychorigides»! Des «talibans de Bengolfier»… Leur voisin de bureau est le doyen des juges d’instruction, Jean-Paul Renard. Cet après-midi de folie, il a, lui, laissé la porte de son cabinet ouverte. Il propose des chaises aux avocats fatigués de patienter debout. Pour un peu, il irait lui aussi manifester. Sans doute se dit-il qu’il n’a plus rien à perdre. La chancellerie vient de demander sa mutation (décision dans quelques jours, le 9 janvier) après sa mise en examen pour «faux et usage de faux et violation du secret professionnel». Une mise en examen qu’il doit à Eric de Montgolfier. En juin dernier, le procureur avait découvert que le doyen profitait de ses fonctions pour accéder au fichier du casier judiciaire et renseigner sa loge, la GLNF. Jean-Paul Renard nie et son avocat s’appelle… Michel Cardix.
A quelques pas du cabinet de Jean-Paul Renard, qui s’agite pour soutenir son avocat persécuté à son tour par le procureur, se trouve le bureau du juge Jean-Pierre Rousseau. Lui est furieux. Il tient sa porte fermée à double tour. Peut-être pense-t-il se barricader contre les rigueurs du règlement? Car le juge Rousseau, en cet exceptionnel après-midi de décembre, refuse de rendre l’original du dossier dont il vient d’être dessaisi par le président du tribunal, à la demande de Montgolfier! C’est, en effet, à ce magistrat qu’était confiée, depuis 1997, l’affaire dans laquelle Michel Cardix est mis en cause. Il s’agit de l’un des multiples volets du dossier Tannouri, un personnage haut en couleur qui défraie la chronique de la Côte depuis près de quinze ans. Traîné en justice par ses associés, dont certains Italiens liés à la Mafia, plusieurs fois condamné en France mais aussi poursuivi en Suisse ou aux Etats-Unis, incarcéré neuf mois en 1994, il a laissé d’impressionnantes ardoises à plusieurs créanciers, qu’il a essayé de gruger en tentant de leur fourguer de faux tableaux, a arnaqué l’Etat malgache et une société liée au prince du Liechtenstein en détournant une aide humanitaire! C’est notamment pour régler cette escroquerie qu’il a été obligé de vendre aux enchères son hollywoodienne villa du Cap-d’Ail en 1996.
Quelque temps plus tard, un comparse italien de Tannouri accuse le Franco-Libanais de lui avoir volé la bagatelle de 50millions de francs au lieu de les investir dans un projet fumeux de négoce en produits pétroliers. Le juge Rousseau, qui est saisi, découvre alors que l’incorrigible Tannouri a utilisé une partie de cet argent pour faire racheter, par un homme de paille, la villa du Cap-d’Ail. Alors qu’il est criblé de dettes et qu’il doit près de 300millions de francs au fisc. Surtout, il constate que près de 35millions de francs, qui ont servi en partie à financer ce tour de passe-passe, ont transité sur le compte Carsan (compte professionnel d’avocat) de MeCardix, l’un des défenseurs de Tannouri. Ce genre de compte, strictement réglementé et contrôlé par le barreau, qui ne doit servir à abriter des sommes que dans le cadre d’une procédure, a-t-il servi de compte courant pour l’escroc? Michel Cardix s’est-il transformé en banquier pour son client?
Les parties civiles, comme Eric de Montgolfier, demandent au juge Rousseau d’éclaircir ce mystère. En vain. Sous ce roc d’inertie, le procureur pressent qu’il y a une grosse anguille. Mais il ronge son frein pendant un moment. Il a déjà ouvert un front avec Jean-Paul Renard. Il ne va quand même pas passer d’un coup tout le tribunal au lance-flammes. Il attend plus de six mois avant de frapper à nouveau. Et de quelle manière. Vendredi 14décembre, comme il en a le droit, il demande au président du tribunal, Hervé Expert, le dessaisissement du juge Rousseau. Il l’obtient aussitôt. Le lundi, deux autres magistrats, Christian Guéry et Richard Rolland, sont désignés. Le mardi, Cardix est mis en garde à vue. Le mercredi, il est mis en examen pour «blanchiment» et «complicité d’organisation d’insolvabilité»…
Mais pourquoi le procureur sort-il régulièrement son bazooka? Ne pourrait-il pas respecter les règles en usage, manœuvrer en coulisse? Se débrouiller, comme l’auraient fait tant d’autres collègues, pour ouvrir une information connexe, dépouiller discrètement le juge Rousseau de son enquête, ne pas lui infliger ce désaveu cinglant? Non, il tranche dans le vif. Il le fait exprès. Il pense qu’il est là pour ça. On lui reproche de médiatiser ce qui devrait rester enfoui dans les placards du tribunal. Il n’en a cure. Mieux, il revendique le scandale. Cela fait partie de sa stratégie, de sa pédagogie. Il applique à la lettre la mission que lui a confiée la chancellerie: mettre un terme aux petits arrangements qui agissent comme un poison lent, qui sécrètent tant de «dysfonctionnements» selon l’euphémisme consacré.
«Pendant trois ans, dit-il, j’ai essayé de m’inscrire dans la coutume locale. J’ai accepté trop souvent qu’on me salue poliment en face et qu’on me poignarde ensuite dans le dos. Voilà pourquoi j’ai refusé de serrer la main à Michel Cardix, il y a quelque temps.» Ah, cette poignée de main refusée! L’histoire fait le tour de la ville. Michel Cardix et ses partisans la racontent partout comme une preuve de la partialité du procureur. C’était avant la garde à vue de l’avocat, au début du mois de décembre, lors d’une réception donnée par le bâtonnier. Cardix s’avance pour saluer le procureur. «Pas d’hypocrisie inutile, lui lance Montgolfier, puisque vous me considérez comme votre ennemi. Restons-en là!» Au moment de la mise en examen de Jean-Paul Renard, Michel Cardix (déjà indigné par la «campagne anti-franc-maçonne» du magistrat) avait en effet dénoncé l’«acharnement» du procureur et l’avait accusé d’instaurer un «climat vichyste». Lors de sa campagne pour le bâtonnat, il est monté d’un cran et a déclaré publiquement à plusieurs reprises son hostilité à Montgolfier. Il a même traité Christian Boitel, un confrère qui n’est pas sur sa ligne, de «caniche délateur de Montgolfier, indigne de la robe que nous portons»! Montgolfier, donc, n’a pas serré la main tendue de Michel Cardix. Et, depuis, ses adversaires expliquent qu’il mène la guerre à tout le barreau niçois.
Pourtant, la semaine dernière, deux avocats, Jean-Pierre Castillon et Patrick Ledonne, ont démissionné du Conseil de l’Ordre en désaccord avec le bruyant soutien apporté à Michel Cardix. Hervé Expert, le président du tribunal, qui jusqu’à présent s’était prudemment tenu à l’écart des combats qui secouent la juridiction, s’est, lui, fendu d’une lettre pour dénoncer le corporatisme du Conseil de l’Ordre et rappeler que nul, qu’il soit magistrat ou avocat, ne doit être à l’abri de la loi. «Il ne s’agit pas d’un combat entre le barreau et le procureur, explique aussi Christian Boitel. Simplement, certains avocats ont participé ou cautionné les dysfonctionnements de la justice locale. Il faut avoir le courage de faire aussi le ménage chez nous.» Si la juridiction niçoise est au bord de la crise de nerfs, ce n’est pas uniquement à cause de Montgolfier-le-provocateur. C’est aussi parce que, depuis septembre dernier, l’Inspection générale des Services est sur place. Cette fois, elle épluche vraiment les affaires douteuses, interroge les magistrats, les avocats… Le juge Renard a eu entre les mains nombre de ces dossiers controversés. Le juge Rousseau semble, lui, s’être endormi sur l’affaire Mouillot ou plus récemment sur l’affaire Marcel Giordanengo, dit Marcel la Salade, mis en examen pour trafic d’influence. Chez ce maraîcher responsable du Syndicat des Arroseurs de la Plaine du Var, membre de la GLNF, généreux et fort en gueule, ont défilé pendant des années, lors de sympathiques agapes, élus, policiers, magistrats, fonctionnaires ou truands.
Comme chez Anthony Tannouri, bien que le carnet d’adresses du Franco-Libanais tape dans des sphères un peu plus hautes. «Sa maison du Cap-d’Ail, raconte un magistrat, se situait entre Nice et Monaco. Un lieu de passage idéal pour tous les trafics. L’homme était un baratineur incroyable. Séduisant les femmes comme les hommes, sachant repérer les faiblesses ou les petits vices de chacun et les exploitant à merveille.» Et au fil de son épopée judiciaire, on retrouve nombre d’événements révélateurs d’une étrange clémence (1). Ainsi en 1988, alors qu’il est condamné à cinq ans d’emprisonnement et qu’il doit exécuter une contrainte par corps en l’absence de garanties de remboursement de sa dette fiscale, son avocat Michel Cardix demande qu’il lui soit accordé un régime de semi-liberté. Le vice-président du tribunal, Jean-Pierre Ferry, rend alors ce surprenant jugement: «Anthony Tannouri appartient à une race, au sens noble de ce terme, pour laquelle la parole donnée revêt une importance quasi religieuse. Il ne peut se permettre, dans ce monde de financiers internationaux où la confiance revêt une importance capitale, de donner l’image d’un renégat. En effet, en prenant l’engagement de payer sa dette au Trésor public, toute dérobade à cet accord constituerait un manquement qui, compte tenu de la personnalité de son auteur et des sommes en jeu, ne manquerait pas d’avoir un retentissement international susceptible de porter atteinte» à sa réputation. Sous le coup d’autres condamnations, Tannouri ne sortira de prison que quelques mois plus tard. Mais le Trésor public attend, lui, toujours d’être payé. Autre épisode curieux: en mai 1998, la gouvernante de Tannouri écrit au garde des Sceaux pour lui expliquer qu’elle a vu défiler dans la villa du Cap-d’Ail des hommes politiques, des policiers, des magistrats qui sont intervenus régulièrement en faveur de son patron. Elle affirme même que Tannouri lui a demandé d’acheter des montres de collection pour certains d’entre eux dans une bijouterie niçoise. Elle désigne notamment Jean-Paul Renard, qui depuis a déposé plainte pour «dénonciation calomnieuse».
«Si l’Inspection générale ne confirme pas ce que je crois, disait récemment Eric de Montgolfier, il me faudra partir, quitter mes fonctions à Nice, et je le ferai.» La chancellerie le soutient toujours, le CSM à moitié et son supérieur hiérarchique, le procureur général d’Aix-en-Provence Gabriel Bestard, pas du tout. Aujourd’hui, Eric de Montgolfier sait qu’il ne peut compter que sur lui-même, une poignée de magistrats, dont son adjoint Gilles Accomando, et quelques avocats qui osent parler publiquement. Il a ajouté à la liste de ses ennemis deux pointures, l’avocat Michel Cardix et le juge Rousseau, corse comme son nom ne l’indique pas, qui demande aujourd’hui à «retourner dans son pays»!
Marie-France Etchegoin
(1) En 1999, juste avant l’arrivée du procureur Montgolfier, trois avocats (Christian Boitel, Joseph Ciccolini et Bernard Gines – qui défend aujourd’hui Michel Cardix) avaient dressé la liste d’une quarantaine d’affaires suspectes, preuve, selon eux, des dysfonctionnements niçois. Ils l’avaient transmise au bâtonnier de l’époque, MeDelsol, qui l’avait lui-même donnée au procureur général d’Aix-en-Provence Gabriel Bestard. Mais bizarrement la liste remise au magistrat ne comporte plus qu’une vingtaine d’affaires. Les dossiers Tannouri notamment n’étaient plus mentionnés!
Marie-France EtchegoinLe Nouvel Observateur
Réagissez