
L'ivresse de la favorite
L'irrésistible ascension de Rachida Dati, chouchoute et amie du président, énerve les soutiers de l'UMP. Explication
Ma vie, aujourd'hui, c'est Alice au pays des merveilles.» Dans son grand bureau de la Place -Vendôme, Rachida Dati, tout de noir vêtue, se détend soudain. Depuis le début
de l'entretien, elle est sur ses gardes, irritable et irritée. Evoque -t-on ses relations avec Nicolas Sarkozy, elle renvoie au livre qu'elle vient de publier (1). Emet-on le nom de Cécilia
Sarkozy, elle invoque le respect de sa vie privée. Se place-t-on sur le terrain politique, elle manie la langue de bois, assurant par exemple qu'il n'a jamais été question qu'elle se présente aux
élections municipales dans le 12e arrondissement de Paris, alors même que l'UMP a testé sa candidature dans un sondage (voir encadré). Passe-t-on à la grogne des professions
judiciaires et de la majorité contre sa réforme de la carte judiciaire, elle s'étonne qu'on s'étonne : «Je m'attaque au dur, aux structures du ministère, ce que mes prédécesseurs n'ont pas
osé faire. Il y aura les mêmes réactions quand on réformera la carte hospitalière ou la carte militaire.»
C'est là qu'elle lâche tout à trac qu'elle vit un conte de fées. Les journalistes, qui ne l'épargnent guère, assure-t-eUe, parce qu'elle ne les flatte pas, auront beau lui chercher des poux dans
la tête, elle goûte son bonheur : jamais, dans ses rêves les plus fous, elle n'a espéré parvenir aussi près du sommet. Depuis son entrée au gouvernement, elle était la chouchoute du chef de
l'Etat. Désormais, elle est de tous les voyages présidentiels. A la place d'honneur : à la table du roi du Maroc, à Marrakech; aux côtés de Nicolas Sarkozy pour arriver à la MaisonBlanche, à
Washington, à la surprise des autres membres du gouvernement, traités selon leur rang. La ministre de la Justice est devenue le totem du président. Comment dans ces conditions entendrait-elle la
rumeur qui va s'amplifiant sur son attitude souvent cassante, son comportement de diva ?
Et si Rachida «Alice» Dati était d'abord victime de Nicolas Sarkozy ? A force de la promouvoir, de la distinguer, de l'encenser, le président de la République paraît avoir provoqué chez sa protégée
une perte des repères. Diagnostic d'un important ministre : «Elle est grisée. Etant scotchée à Sarkozy, elle se sent toute-puissante. D'où son sentiment que rien ne doit lui résister. Elle est
la favorite : dans son esprit, s'opposer à elle, c'est s'opposer au prince.» Ce député cent pour cent sarkozyste assure : «Elle n'hésite pas à menacer ceux qui regimbent d'aller en parler
au président. A la moindre réserve, elle s'énerve : elle est complètement parano.» Cet autre député, tout aussi sarkozyste, renchérit : «Elle est victime du syndrome Vïllepin :elle n'est
pas élue, et elle méprise les élus. L'autre jour, à cran, elle m'a hurlé au téléphone : je n'en peux plus des députés UMP ! Il est vrai qu'elle revenait de la Somme, où elle avait été
chahutée. Elle estime qu'on devrait être au garde-à-vous devant elle : le président a décidé de la réforme, elle a sa confiance, nous devrions obtempérer.»
Rachida Dati a mis longtemps à entrer dans le premier cercle sarkozyen. A son arrivée au ministère de l'Intérieur, en 2002, elle est une conseillère technique lambda. «Elle était très intimidée
par le ministre, incapable d'ouvrir la bouche en réunion de cabinet», se souvient un de ses fans - il lui en reste -, David Martinon, aujourd'hui porte-parole de l'Elysée. «Parfois, le
ministre s'adressait à elle : Rachida, qu'est-ce que vous avez à me raconter ? Elle murmurait : rien, rien», raconte un autre conseiller. Certains, place Beauvau, moins accueillants, se
demandent quel est son rôle. Rachida Dati évoque ses débuts difficiles dans son livre : «Quand j'essayais d'avoir des interventions techniques sur du fond ou sur des aspects de procédure,
certains n'écoutaient même pas ce que je disais. Ils se levaient en pleine discussion, marmonnaient qu'ils n'avaient pas le temps, que le ministre ne serait pas intéressé..
Petit à petit, elle s'impose. Notamment en organisant des visites de terrain dans les quartiers difficiles. C'est dans cet exercice qu'elle gagne le respect de Sarkozy. «Il raconte souvent
une visite, confie David Martinon, où Rachida, qui est petite, a arraché la casquette d'un grand gaillard en lui lançant : «On se découvre devant le ministre.»» Commentaire de Sarkozy
: «Elle n'a peur de rien. Avec des gens comme ça, on peut aller au bout du monde.» Quand le «patron» passe de la Place-Beauvau à Bercy, en 2004, l'histoire hésite : Rachida Dati, juriste
de formation, n'a pas de place évidente au ministère de l'Economie. Elle craint de rester à quai. Mais quand elle demande à Sarkozy de l'accompagner, il accepte. Elle ne le quittera plus.
Il faudra pourtant que la vie privée s'en mêle pour qu'elle entre dans l'intimité des Sarkozy : l'escapade new-yorkaise de Cécilia, en 2005-2006. Là-dessus tout le monde s'accorde : Dati a eu
l'intelligence de ne pas couper les ponts. Cécilia Sarkozy l'a raconté au «Nouvel Observateur», en juillet dernier : «Quand je n'étais pas forcément à la mode, elle a été proche de moi. Elle
m'envoyait de longs messages. Des messages d'amour. C'est d'elle que sont venues les plus jolies choses qu'on m'ait jamais dites.» Commentaire d'un conseiller que le manège a agacé : «Ce
n'est pas la première fois dans son parcours qu'elle a sympathisé avec l'épouse pour se rapprocher du mari.» Mais comment Sarkozy lui reprocherait-il ce travers ? Au début de sa carrière, pour
séduire Chirac, il a commencé par s'attirer les bonnes grâces de sa fille Claude...
Jusque-là, Cécilia et Rachida n'étaient pas spécialement proches. Elles deviennent inséparables. En partie parce qu'elles ont l'impression d'avoir les mêmes ennemis au sein du cabinet : ceux qui
vivent mal le retour de la première, ceux qui s'agacent des façons de la seconde. Devant sa faveur naissante, Rachida s'invite dans toutes les réunions. La suite est connue : Cécilia impose Rachida
comme l'une des porte-parole de la campagne de Nicolas, puis joue un rôle dans sa nomination à la Justice. Rachida devient une amie du couple. En 2006, elle n'est pas encore invitée par les Sarkozy
lors de leurs vacances à Arcachon, au contraire d'autres conseillers. En 2007, elle est l'unique «politique» à être invité à Wolfeboro. «Les trois mois qui ont précédé le divorce, elle a été la
plus proche», confie un ami du président.
En 2002, elle est arrivée place Beauvau bonne dernière, alors que le cabinet était déjà constitué. En 2007, elle n'est pas seulement la première, elle est la seule à vivre en direct la dislocation
du couple. Pour autant, assure-t-elle, elle ne s'autorise «aucune familiarité» avec le président, qu'elle continue de vouvoyer et d'appeler par son titre. Même attitude respectueuse à
l'égard de Cécilia avec qui elle reste en contact : elle était présente aux fiançailles d'une de ses filles, Jeanne-Marie.
Il faut sauver la soldate Dati ! Ces quinze derniers jours, Jean-François Copé,le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, s'est mobilisé pour éviter que les députés UMP n'infligent un
camouflet à la ministre de la Justice sur son budget. «Ceux qui râlaient n'étaient pas très nombreux, mais ils râlaient très fort», reconnaît-il. La fronde n'a pas touché seulement
d'obscurs députés de base. Des barons de la majorité comme Jean-Pierre Raffarin ou Pierre Méhaignerie sont montés au créneau pour demander que le gouvernement y mette les formes : des compensations
s'imposaient là où des fermetures de tribunaux étaient décidées.
Un peu effarée, Rachida Dati découvre qu'il ne suffit pas d'être bien vu en haut pour séduire en bas. L'alerte est sérieuse. Les Français avaient salué dans les sondages l'arrivée au gouvernement
de cette icône de la diversité. Six mois plus tard, l'icône est écornée. Même si sa cote reste élevée, elle connaît une chute de popularité dans le dernier baromètre Ipsos : moins 12 points. Elle
ne paie pas seulement les controverses sur la carte judiciaire mais sa «pipolisation» : à jouer sur tous les registres, à exhiber «son goût pour les belles robes et les jets privés»,
souligné jusque par ses amis, la fille d'ouvrier marocain venue de Saône-et-Loire a brouillé son image.
Dans son ascension vers le sommet, Rachida Dati a vampé, grâce à sa «pêche d'enfer» (dixit un proche) , de nombreux leaders : l'actuel président, mais aussi Simone Veil, Jean-Luc
Lagardère, Jacques Attali, ou encore Albin Chalandon... Comme Sarkozy, son modèle, Rachida Dati est la copine de presque tous les patrons du CAC 40. Mais si elle veut durer, elle va devoir montrer
un minimum de sollicitude envers des catégories intermédiaires, comme les élus de base et les magistrats ordinaires. Au vu de son dédain pour les gagne-petit, ce n'est pas gagné.
(1)Je vous fais juges», entretien mené avec brio par notre ami Claude Askolovitch, Grasset
Une baronnie comme cadeau
Une fois de plus, Nicolas Sarkozy a décidé à sa place : Rachida Dati sera candidate aux élections municipales dans le 7e arrondissement de Paris, et non dans le
12e, comme le souhaitait au départ Françoise de Panafieu, chef de file de l'UMP dans la capitale. Le président a choisi de protéger son amie en optant pour une circonscription où la
droite est très majoritaire. Est-ce pour autant un choix sans risque ? «Le 7e est l'arrondissement le plus pétainiste de Paris», observe Pierre Lellouche, lui-même candidat
dans le 8e. Le 7e a longtemps élu un certain Edouard Frédéric-Dupont, qui avait voté les pleins pouvoirs en 1940 au Maréchal. Sans être menacée, Dati pourrait pâtir du racisme feutré
d'une certaine bourgeoisie.
Par ce choix, Sarkozy a cédé à la pente naturelle des présidents : faire cadeau d'un territoire en or à leurs affidés. Un sarkozyste pur sucre s'étrangle : «Le fait du prince : Nicolas
vomissait ça chez Chirac. Transformer Rachida en héritière, c'est nullissime.».
Hervé Algalarrondo
Le Nouvel Observateur
Grève des magistrats, fronde de l'UMP...
Dati l'heure du doute
2 reaction(s)
Symbole de la diversité, atout charme des voyages officiels et pièce maîtresse du système Sarkozy... Tout semblait sourire à la garde des Sceaux. Mais voilà que sa réforme de la
carte judiciaire, imposée sans ménagement, provoque une révolte de la magistrature et du barreau : réunions houleuses, manifs et bientôt grève le 29 novembre... Pour ne rien arranger, Dati est
aussi en butte aux critiques de plus en plus acerbes des grognards et des maréchaux de l'UMP qui prennent ombrage de sa ligne directe avec l'Elysée. L'icône de la sarkozie traverse sa première
épreuve politique, de celles qui vous anéantissent ou vous rendent plus fort. Une enquête d'Agathe Logeart, Hervé Algalarrondo et Lena Mauger
Hostilité, détestation, mépris ? Comment appeler ce qui se lit dans les regards des centaines d'avocats, de magistrats et d'élus, de gauche comme de droite, rencontrés depuis le 12 octobre par
Rachida Dati au cours d'un tour de France mené tambour battant (15 déplacements) pour annoncer les modalités de la réforme de la carte judiciaire ? Quelques jours plus tôt, l'ordre était venu de
l'Elysée : «Fonce, il faut régler ça avant les municipales ! Après, ce sera trop tard, tout sera rigidifié...» Après avoir reçu des centaines d'élus au cours de l'été, la méthode est
calquée sur celle mise au point par Nicolas Sarkozy lorsqu'il était ministre de l'Intérieur et avait décidé de réorganiser les forces de police et de gendarmerie. Seulement, le monde de la justice
n'a rien à voir avec celui des forces de l'ordre, et sans doute la garde des Sceaux n'a-t-elle pas l'autorité naturelle de son patron. On moque «Attila-Dati, Dati Danielle», on ricane au
passage du «Dati tour». Elle affronte les manifestations, les caricatures parfois graveleuses, les slogans souvent sexistes des opposants à la réforme tenus à bonne distance des palais de
justice où elle vient égrener ses décisions comme un métronome. Comment, dans ce climat, faire croire que l'on vient ici fournir enfin les instruments d'une justice mieux organisée, plus
performante ? L'ambiance est électrique et le service d'ordre, nerveux. Ce n'est plus la France 2007, c'est Palerme années 1970. Il y a des incidents, des coups. Une avocate blessée à Colmar
(voir encadré), une greffière traînée par les cheveux à Paris
Le scénario - toujours le même - exaspère. Première rencontre avec
les élus UMP Puis, ouverte aux élus de tout bord, ensuite réunion au palais de justice avec les personnels «impactés», comme ne cesse de le répéter la ministre de la Justice. Au cours de
ces échanges à huis clos, auxquels nous avons pu assister, les «impactés» ont la tête des très mauvais jours. La chancellerie a beau dire que seuls 3% des fonctionnaires (1 244), 4,7% des
magistrats (360) et 503 avocats (1,1%) seront concernés, une vingtaine de tribunaux de grande instance - et autant de barreaux - seront supprimés, 200 tribunaux d'instance sur 473, les tribunaux de
commerce regroupés ainsi que les prud'hommes : pour le monde des robes noires, c'est une révolution, dont la logique et les modalités, souvent, échappent, même aux mieux disposés. Le programme du
candidat Sarkozy avait envisagé une réforme qui avait le mérite de la simplicité : une cour d'appel par région, et un tribunal de grande instance par département. Simple, mais tellement éloigné des
réalités qu'il avait fallu, «à l'arrache», changer de dispositif. Etudier les critères géographiques, les évolutions démographiques, évaluer l'activité des juridictions, contentieux par
contentieux, consulter les chefs de cour et les préfets, se garder de sembler favoriser ses amis politiques : donc assumer leur colère autant que celle des élus d'opposition. Secouer tous ces
ingrédients dans un shaker et dessiner des cartes. Communiqués parfois la veille ou le jour même aux intéressés, les schémas sont ressentis comme des sentences. A Rennes, la présidente du tribunal
de grande instance de Morlaix (supprimé) prend la parole dans la grande salle du l'ancien Parlement de Bretagne. Elle s'adresse à Rachida Dati dans un silence de plomb. «Madame, vous avez en
face de vous un juge brisé.» Son tribunal marche bien, c'est «comme une famille». Les locaux viennent d'être rénovés. «Je ne veux pas être le mandataire liquidateur de mon
tribunal.» Déjà, explique-t-elle, les femmes fonctionnaires qui ont des enfants envisagent de prendre une retraite anticipée, alors qu'elles n'en ont aucune envie. «Mais elles ont fait
leur vie ici, et n'ont pas les moyens d'en changer.» La présidente de Guingamp (supprimé) dit qu'elle est «en état de sidération». Une fonctionnaire s'emporte : «Vous, vous gagnez
peut-être 14 000 euros par mois. Nous, c'est 1 400. Et on fait comment si on supprime notre tribunal ?» La salle grogne, quand la ministre de la Justice, dans une vaine tentative d'apaisement,
commente : «Bien sûr, quand on dit à quelqu'un qu'il va changer de boulot, ça crée de l'émoi.» «Boulot» : est-ce un vocabulaire de garde des Sceaux ? «Emoi» : le mot paraît si
faible face à ce qui commence à ressembler à une jacquerie... Pierre Méhaignerie, ancien garde des Sceaux, a séché la réunion des élus. Il a fait connaître son courroux. Marylise Lebranchu -
ancienne garde des Sceaux - est là, elle. Comme tant d'autres auparavant, elle aussi a voulu réformer la carte judiciaire, une réforme indispensable, que la cohabitation n'avait pas permise. Mais
elle avait fait faire des rapports, des études d'impact, elle connaît le sujet sur le bout du doigt. Et ne met pas son mouchoir dans sa poche : «Madame, vous nous prenez pour des enfants
irresponsables. Il n'y a eu aucune concertation. Je ne trouve ni la logique ni la politique dans ce que vous nous annoncez. Il n'y a pas de clé de lecture de cette réforme. Vous fabriquez des
drames territoriaux.» Sarkozy a dit qu'il prenait les Bretons «pour des cons», se moque l'ancienne ministre en aparté : «Il l'a démenti, paraît-il. Mais avec Rachida Dati, c'est
bien vrai. On prend les Bretons pour des cons. Entre Brest et Saint-Brieuc, il n'y a plus rien ! C'est le désert.» Louis Le Pensée, sénateur du Finistère et ancien ministre de la Mer, déplie
son grand corps. Il est le vieux sage de la Bretagne, un homme écouté, respecté, bien au-delà des clivages politiques. «Madame, je refuse d'entrer dans un simulacre de procédure contradictoire.
J'ai écrit à votre cabinet. N'ai même pas reçu d'accusé de réception. Et quelle audace ! J'ai même téléphoné, sans plus de succès. Sachez qu'on ne bafoue pas impunément les élus locaux ni les élus
nationaux. Ceux qui ne sont pas venus ont eu raison, quand on voit comment vous faites fi d'une certaine éthique de comportement. Mais cette expression doit résonner comme un gros mot à vos
oreilles !» Elus de gauche, qui s'estiment délibérément mal traités, comme François Hollande à Tulle, ville-préfecture dont le TGI est rayé de la carte, ou Delphine Batho - qui a pris la suite
de Ségolène Royal à Melle -, qui perd son tribunal d'instance ? Pas seulement. En Mayenne, Vendée, Charente-Maritime, à Saint-Gaudens et à Marmande, dans toute la France, les élus de droite aussi
vitupèrent. Certains menacent de refuser de voter le budget de la justice.
Rachida Dati fait front, comme elle peut. Mais les attaques portent. Elle entend parfaitement les murmures : «Quand on se fait élire dans le 7e arrondissement de Paris, c'est
ceinture et bretelles. Aucun risque. Nous, c'est autre chose : nos circonscriptions, on les arrache avec les dents.» Elle sent ce regard lourd qui pèse sur elle. Elle sait bien que son petit
côté Audrey Hepburn - si tendance... - ne les impressionne pas. Veste cintrée de cuir noir, pull à col roulé de fine laine grise, pantalon strict et ballerines pointues discrètement pailletées,
elle ne leur ressemble pas. Ni aux élus ni aux gens de robe. Une nomination spectaculaire à la chancellerie et un parachutage confortable ne l'ont pas fait entrer dans leur monde. Elle n'a que cinq
ans de magistrature au compteur : trop peu pour gagner le respect de ces hermines dont elle vient bouleverser la vie. Quand elle a le cafard, elle glisse : «Un animal dans un zoo, voilà comment
ils me voient.» Elle a beau, pfft pfft, sortir son bâton de rouge et, vite fait bien fait, redonner de la couleur à ses lèvres, redresser le dos, plaquer un sourire sur un visage qui en
quelques mois a perdu ses rondeurs, malgré l'amidon des conventions, les courbettes d'usage, le cérémonial suranné, elle sent l'hostilité, palpable, de ses assemblées qui la tolèrent plus qu'elles
ne l'accueillent.
Quelques mois seulement qu'elle a remplacé, Place- Vendôme, le si policé et si effacé - Pascal Clément. On ne lui a rien pardonné. Le départ houleux de son directeur de cabinet et de six de ses
conseillers. La loi si controversée sur la récidive. Les projets de dépénalisation du droit des affaires, de suppression des non-lieux pour troubles psychiatriques. Les nominations imposées malgré
l'opposition du Conseil supérieur de la Magistrature (voir encadré). La convocation brutale à la chancellerie du vice - procureur de Nancy, accusé d'avoir brocardé le texte sur les peines
planchers, suivie d'un maladroit rétropédalage. Et cette façon si particulière de casser les codes. Un haut magistrat, qui pourtant ne la déteste pas, souligne sa propension «à manier la trique
et à ne pas vouloir en démordre». A rester figée dans une attitude caporaliste. «Il ne faut jamais dire à des procureurs que le ministre est le chef des parquets. Même si, à la lettre, ce
n'est pas tout à fait faux, il leur est insupportable d'être considérés comme des préfets.»
Nicolas Sarkozy, laissant entendre qu'il a l'impression de se trouver face «à des petits pois, la même couleur, le même gabarit, la même absence de saveur», quand il se trouve devant une
assemblée de magistrats, n'a guère aidé sa protégée. «Rachida et les petits pois» : titre d'un mauvais feuilleton que le monde judiciaire, depuis, se repasse en boucle, la mine dégoûtée. Devant le
congrès de l'USM (Union syndicale des Magistrats, majoritaire aux élections professionnelles avec 62% des voix), son président, Bruno Thouzellier, ne le lui a pas envoyé dire, exprimant la
lassitude des magistrats d'«être présentés comme une caste de privilégiés», «des produits standardisés d'un système que vous devriez réformer à marche forcée». Foulards et cravates à pois,
quelques-uns des congressistes avaient choisi de renvoyer à la ministre la monnaie de sa pièce. Depuis, les choses ne se sont pas arrangées.
Exaspérés par sa surexposition médiatique - les robes Dior, les séjours à Brégançon ou à Wolfeboro, les voyages à Marrakech ou à Washington au plus près du chef de l'Etat -, par les récits en
boucle du parcours édifiant d'une petite fille méritante issue d'une pauvre famille immigrée, les magistrats l'ont prise en grippe. A la fin du mois d'octobre, une petite phrase - écrite sans
guillemets dans un hebdomadaire - laissant entendre que Rachida Dati se serait plainte d'attitudes racistes et machistes émanant du monde judiciaire en général et syndical en particulier déclenche
une bronca inédite. Bruno Thouzellier exige en vain un démenti officiel. La ministre se refuse à «commenter des commentaires». Thouzellier enrage : «Je ne suis pas payé pour me faire
traiter de raciste. Quand nous nous sommes expliqués, cela a été très violent. J'ai l'impression qu'elle n'écoute pas, comme si elle se plaçait dans une forme d'autisme, d'enfermement
psychologique. Ce climat est sans précédent.» Emmanuelle Perreux (Syndicat de la Magistrature, 27,9% aux dernières élections professionnelles) n'est pas mieux disposée : «J'en ai assez
qu'elle prétende qu'on la critique en raison de son parcours ou de ses origines. Son histoire personnelle m'indiffère. Ce sont ses réformes et ses méthodes que nous critiquons, pas sa personne.
Franchement, cela suffit ! Ce qui se passe aujourd'hui, c'est qu'elle a réussi à fédérer les mécontentements. La colère qui monte est très forte. La détresse des fonctionnaires est poignante. Et on
prétend réformer au nom de la modernité. Ce n'est pas de la modernité. C'est du management aveugle.»
Le 29 novembre, avec une détermination et une unité rarement observées dans le monde de la justice, un mouvement national de grève est lancé à l'appel du Syndicat de la Magistrature et des
principales organisations de fonctionnaires, Usaj, CGT et CFDT. L'USM, qui veut «dire non à la politique du mépris», se joindra au mouvement, sans pour autant appeler à bloquer les
tribunaux. Rachida Dati, ou quand les petits pois se rebiffent...
La fable du ministre et du procureur
Bernard Biais ou le sparadrap du capitaine Haddock... Rachida Dati a décidé de nommer ce magistrat, procureur général à Agen depuis treize ans, avocat général à la Cour de
Cassation. Elle a besoin de la place pour y nommer une femme, dans le cadre d'un mouvement plus vaste de rajeunissement et de féminisation. Problème, âgé de 64 ans, à quelques mois de la
retraite, l'intéressé n'est pas d'accord et menace de saisir le Conseil d'Etat. Le Conseil supérieur de la Magistrature, qui donne son avis mais n'est pas décisionnaire, rechigne aussi.
Branle-bas de combat chez les syndicats, qui font de l'intéressé un emblème, et croient tenir là la parfaite illustration des méthodes «brutales et autoritaires» de la ministre. Mais, au
cours d'une rencontre à Toulouse, Rachida Dati propose à l'intéressé de le nommer, certes, à la Cour de Cassation, mais de lui confier une mission dans sa région pour... veiller à l'application
de la carte judiciaire. On tope. Problème réglé ? Pas du tout ! Dans une lettre datée du 12 novembre, l'intéressé précise ses prétentions : outre le maintien de son salaire plein de 8 283,11
euros, qui aurait été ébréché par un changement d'affectation, il réclame que la chancellerie continue de lui payer 238,76 euros de participation au loyer de son appartement de fonction, qu'il
conserverait, et lui fournisse locaux, secrétariat et voiture. Evidemment impensable. Le deal tombe à l'eau. Morale de l'histoire : le plus obstiné des deux n'est pas forcément celui qu'on
croit.
Amélie et les lacrymos
Amélie Beaumont fait des cauchemars. Hématomes, cheveux arrachés, elle a mal à la tête. Elle a le bras gauche plâtré en extension. Pas de chance, elle est gauchere. Elle ne peut
pas écrire ni conduire sa voiture. Sa voix de petite fille effarouchée tremble encore. Le 5 novembre, elle manifestait en robe avec des confrères avocats, bloqués par un imposant service d'ordre
à plusieurs centaines de mètres du palais de justice de Colmar, où Rachida Dati déclinait les suppressions et regroupements de tribunaux de la région. La jeune avocate - 30 ans, 1,58 mètre, 50
kilos - a cru pouvoir se faufiler par une rue parallèle, non barrée, pour pénétrer dans le tribunal. «Je n'avais aucune intention de faire du mal à Mme Dati. Je voulais juste qu'elle nous
voie, dit-elle. Des policiers me sont tombés dessus. Je me suis écroulée. J'ai senti les coups et j'ai vu une main avec une bombe lacrymogène. J'ai suffoqué. Impossible de respirer. Et
puis, je ne sais plus du tout ce qui s'est passé.» Elle a décidé de porter plainte. Une enquête de l'IGPN est en cours. «Le préfet m'a reçue. Il conçoit, dit-elle, que je n'ai
pas un profil de casseur. Mais il m'a dit que les témoins que je pourrais produire ne vaudraient rien face à ceux de la police.»
Par deux fois, Rachida Dati a fait prendre des nouvelles de la jeune avocate.
Logique comptable
Soixante-quatorze avocats à Brive, vingt-six à Tulle : la messe est dite. Préfecture ou pas, Tulle saute et Brive reste. C'est un critère - discutable - parmi d'autres.
L'éloignement : sous l'Ancien Régime, un tribunal ne devait pas être à plus d'une demi-journée à cheval. Aujourd'hui, on calcule en kilomètres, et quelquefois, mais pas toujours, on tient compte
du verglas sur des routes en lacets. Le nombre d'affaires jugées ? Moins de 1 000 affaires au civil ou 1 500 au pénal, et le couperet tombe. 600 postes de magistrats (sur 8 000 !) pour lesquels
ne postule aucun candidat ? C'est aussi un problème, comme ces tribunaux d'instance où les magistrats viennent à tiers de temps ou tiennent des audiences foraines. Etalée sur trois ans, la
réforme doit être «socialement accompagnée». 1,5 million d'euros sont disponibles en 2008. Les avocats négocient en ce moment au couteau la compensation de l'inéluctable perte de leur
chiffre d'affaires. La présence de la défense pourrait être rendue obligatoire là où elle ne l'était pas, ce qui n'arrangera pas ceux qui ne peuvent prétendre à l'aide juridictionnelle.
Des problèmes immobiliers se posent aussi : plusieurs centaines de millions d'euros, estime le ministère de la Justice, seront nécessaires sur cinq ans. Et c'est bien dommage pour les
juridictions qui viennent d'être rénovées, et dont la fermeture a été entérinée. On verra une fois que tout sera décidé. On tranchera par décret et non par la loi. C'est nettement plus rapide, et
cela évite le débat.
Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur
vomir 2007-11-22 13:01:04
que les socialiste demande a rachida de metttre en taule chirac etce qui sont tremper il faut les punir quil renbourse sous par sous et de la prisons;;;;;;;;;;je vien de voire
son avocat devedjan ce mec et a voimir qesquil fait la autour de sarko qel honte
Villa! 2007-11-21 23:21:32
Que cette inqualifiable demeurée ait atteint ce niveau de responsabilité en dit long sur la décadence de nos institutions... Pauvre France...
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Chronique
Rachida Dati déjoue les augures, par Patrick Jarreau
LE MONDE | 16.11.07 | 14h37 • Mis à jour le 16.11.07 | 14h37
la sortie de l'été, l'avenir ministériel de Rachida Dati n'était pas assuré. Les conseillers désertaient le cabinet de la ministre de la justice. Les journaux se remplissaient
d'articles mettant en cause ses manières, son caractère, sa compétence. Une rumeur venimeuse l'accusait même d'avoir triché sur ses diplômes. Les magistrats la regardaient comme une intruse. Elle
était une candidate possible au scénario du ministre novice qui devient en quelques mois un poids mort.
Au moment où elle achève sa tournée des régions, pour y présenter la réforme de la carte judiciaire, et où elle a fait approuver par les députés les crédits de son
ministère, la garde des sceaux - qui préfère être désignée au masculin comme madame le garde des sceaux - n'est certes pas au bout de ses peines, mais elle a déjoué les mauvais augures
et fait mentir ses détracteurs.
Le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'a pas été beaucoup aidée. Il a fallu attendre la veille de l'examen du budget de la justice pour que la petite troupe des députés de la
majorité en guerre contre la suppression de tribunaux dans leurs circonscriptions soit reçue à Matignon. Jusque-là, le premier ministre, François Fillon, et le président du groupe UMP de
l'Assemblée nationale, Jean-François Copé, ne s'étaient guère mobilisés pour soutenir la ministre face à la protestation des magistrats et des avocats concernés, et au mécontentement des élus,
qui craignent que sa réforme ne serve la gauche aux élections municipales.
La ministre a choisi de ne pas traîner, sachant qu'elle ne ferait pas changer d'avis les maires touchés et qu'il valait mieux boucler l'affaire le plus loin possible du scrutin.
Les arguments en faveur de la réduction du nombre des tribunaux sont simples : réduire les coûts, améliorer la qualité de la justice. Mais une juridiction supprimée, c'est encore un peu
d'activité qui disparaît d'une ville. Les responsables locaux défendent aujourd'hui leur tribunal d'instance, de commerce ou de prud'hommes comme hier leur commissariat ou leur brigade de
gendarmerie. Ils y mettent d'autant plus d'ardeur qu'ils redoutent des décisions plus douloureuses, portant sur des hôpitaux ou des sous-préfectures.
Quand Jacques Chirac avait organisé, en 1996, la fin de la conscription et le passage à l'armée professionnelle, qui entraînaient la disparition de régiments et la fermeture de
casernes et de bases aériennes, les élus s'étaient moins fait entendre. Certes, il n'est pas facile d'opposer l'intérêt économique local à des décisions relevant de la défense nationale. Mais
leur retenue s'expliquait aussi par le fait que des aides et des compensations avaient été prévues par le gouvernement. La réforme avait été prise en charge dans un cadre interministériel. Cela
n'a pas été le cas pour la carte des tribunaux, comme l'a regretté Jean-Pierre Raffarin.
Dans l'affrontement qu'il entretient avec une partie du monde judiciaire, Nicolas Sarkozy arme le bras de Rachida Dati. Elle défend la loi sur la récidive, avec ses peines
planchers semi-obligatoires. Elle bouscule les procureurs, qui se sentent requis d'obéir au gouvernement comme les préfets qu'ils ne sont pas. Il lui revient de mettre à l'étude la promesse
faite au Medef de dépénaliser le droit des affaires et celle, adressée aux victimes, de pénaliser celui de la psychiatrie.
Les élus de la majorité ne se précipitent pas pour prendre le parti de cette nouvelle venue contre ses adversaires. Jean-François Copé a obtenu la signature d'une centaine de
députés UMP au bas d'un texte de soutien à la ministre, mais cela ne fait jamais qu'un tiers du groupe. La protection de l'Elysée est essentielle, mais elle ne suffit pas, et il est possible
qu'elle ait aussi des effets pervers. Si Rachida Dati sort victorieuse des conflits au centre desquels elle a été placée, c'est à elle que le mérite en reviendra. Cela n'empêchera pas qu'il lui
soit contesté.
Article paru dans l'édition du 17.11.07