Eric Pelletier
Au cinéma, le gentil chauffard de Taxi est un acteur talentueux et comblé par le succès. A la ville, ses amitiés de jeunesse et son tempérament lui valent bien des ennuis
Dans l'un de ses films, Un pur moment de rock'n'roll, Samy Naceri joue le rôle de Kamel, l'ange rédempteur qui sauve son ami Eric de la dope. La came, l'une des plus dures, vient de lui donner son plus mauvais rôle. Le 6 juin 2001, l'acteur est interpellé alors que, selon les policiers, il vient d'acheter une dose d'héroïne, rue Saint-Denis, à Paris. Il aurait tenté de s'en débarrasser en jetant le sachet de sa BMW. Naceri, qui a toujours affirmé n'avoir jamais touché aux drogues dures, nie les faits. Son image en dépend.
Il aura en effet suffi de cent minutes, le temps du film Taxi, pour que la carrière de celui qui n'était jusque-là qu'un acteur honnête explose. Après ce succès foudroyant, Samy Naceri est devenu l'idole d'une génération de jeunes. Depuis, tout lui réussit. Il élargit son registre, tourne avec Adjani et Belmondo. Mais sa vie, elle, semble lui échapper. Samy Naceri n'a jamais rompu avec son passé agité et ses amis au casier judiciaire chargé.
Le clin d'œil, appuyé, est passé inaperçu. Le vendredi 17 novembre 2000, l'équipe de Taxi 2 reçoit le M 6 Award du meilleur film français de l'année. La remise du prix est diffusée en direct à la télévision, en première partie de soirée. Le public lillois, en majorité composé d'adolescents, ne voit que lui. Lui, la star, le grand frère que beaucoup rêvent d'avoir. A 39 ans, Samy garde la silhouette d'un jeune homme pressé. Il affiche un large sourire et salue la salle, main sur le cœur: «Merci, public, c'est grâce à vous qu'on existe.» Il rend un hommage touchant à sa mère: «Ça fait ringard, mais je voudrais faire un bisou à ma maman que j'aime à la folie!» L'acteur lance aussi une phrase beaucoup plus énigmatique: «Je voudrais dire à Jo et à Nordine que je suis avec eux.» Ce message subliminal mérite une explication.
Ce soir-là, Nordine M., dit «la Gelée», regarde peut-être l'émission dans sa cellule. Il dort en tout cas à la Santé depuis deux jours, mis en cause dans une sale affaire de racket de bars à hôtesses, dans le quartier des Champs-Elysées, à Paris. Le surnom de «Jo» renvoie à un autre proche de Samy, Imed M. Nordine et Jo évoluent dans le milieu du grand banditisme parisien.
Le succès venu, Samy Naceri a mis un point d'honneur à ne pas couper les ponts avec ses anciennes relations. Il n'a jamais renié ses amitiés d'adolescence, si encombrantes soient-elles: à peine libéré, Nordine M. est retourné derrière les barreaux. Son ADN a été retrouvé sur un mégot de cigarette abandonné sur les lieux du braquage d'un entrepôt d'un transporteur de fonds.
Après avoir passé sa petite enfance dans le centre de Paris, Samy Naceri a grandi dans la ZUP de Fontenay-sous-Bois, avec ses sept frères et sœurs. A l'époque, ses copains, Nordine et Imed, se font un nom et une réputation à deux pas, à Montreuil. «J'ai suivi mon chemin et eux le leur, mais j'ai gardé des attaches. Mon cœur reste en banlieue», confie aujourd'hui l'acteur à L'Express. Les routes des uns et des autres continuent pourtant de se croiser. Ces liaisons dangereuses ont d'ailleurs valu au comédien quelques convocations dans les locaux de la PJ parisienne.
La dernière remonte au mois de décembre 2000. Imed M. est alors incarcéré pour une affaire d'extorsion de fonds. Il est notamment soupçonné d'une tentative de racket, à Fontenay-sous-Bois, dans la soirée du 18 octobre 1999. Cette fois, le patron de la pizzeria Napoli ne s'est pas laissé intimider et a prévenu la police. Mais, un matin de printemps, le pizzaiolo a trouvé sa vitrine soufflée par une grenade. Quelques mois plus tard, Samy Naceri faisait une entrée en scène remarquée dans l'établissement: il demandait au patron de retirer sa plainte. A-t-il cherché à faire pression sur le propriétaire? «Pas du tout, rétorque Samy Naceri. Imed et moi, on a grandi ensemble. Je connais ses enfants, ils venaient à la maison. Je l'ai fait pour eux.» Entendu comme témoin, l'acteur n'a pas été inquiété par la justice dans ce dossier.
Samy Naceri a décidément bien du mal à se défaire de son passé. Fils d'une femme au foyer normande et d'un peintre en bâtiment algérien, il se définit avec humour comme un «moit'moit'», né dans le IVe arrondissement. De Jacqueline Leroux, il a hérité ses yeux bleus, de Djilali Naceri, des cheveux bruns et une peau cuivrée. Adolescent, il passe et repasse en mob devant les studios de Claude Lelouch, persuadé d'avoir un jour sa place aux côtés de Belmondo ou Ventura. Le jeune homme rêve de faire partie du «clan des Siciliens», de jouer les beaux voyous ou les grands flics.
Besson: «Ne me déçois pas»
Chez moi, on me disait qu'il ne fallait pas rêver, que ce n'était pas pour moi, explique-t-il dans un entretien à Ciné Live. En plus, à l'époque, nous, les jeunes Maghrébins, on n'avait pas notre place dans le cinéma français. Mais je n'ai pas lâché le morceau.» Il troque alors son prénom, Saïd, contre celui de Samy, un passe-partout, pense-t-il, qui doit l'aider à forcer les portes du cinéma. Difficile: à l'époque, les producteurs de polars sont manifestement plus sensibles à la gouaille parisienne qu'au verlan de banlieue.
A cette époque, ses amitiés de jeunesse lui jouent encore des tours. En novembre 1992, il est de nouveau interrogé par la police pour avoir hébergé l'un de ses proches, soupçonné du braquage d'une bijouterie, rue Royale, à Paris, quatre mois plus tôt. Un directeur de casting lui donne malgré tout sa chance au début des années 90. Avec Raï, en 1995, Samy Naceri rafle son premier succès d'estime. Mais sa performance, saluée par un prix d'interprétation, est un peu éclipsée par un autre film sur le même sujet, sorti presque au même moment, La Haine.
Qu'importe: le cinéma y a gagné un acteur. Presque un genre, celui du jeune beur débrouillard et charmeur. Longtemps, Samy Naceri donnera prise au cliché. Longtemps, il mentira sur son âge pour répondre aux sollicitations des metteurs en scène, qui ne le voient pas incarner un autre personnage. Cette image, réductrice si on la compare à l'étendue du talent qu'il a montré depuis, lui colle toujours à la peau. Aujourd'hui, le comédien, habillé par Lanvin, a passé la vitesse supérieure. Il vient notamment de tourner pour TF 1 un remake de L'Aîné des Ferchaux, au côté de Belmondo.
Son succès, Naceri le doit d'abord à Luc Besson. «Ne me déçois pas», lui aurait fait promettre le réalisateur-producteur. Dès 1994, Samy Naceri joue dans un succès planétaire, Léon, sans que personne le remarque. Et pour cause: il apparaît encagoulé, dans la scène finale où un tueur à gages sur la voie de la rédemption est rattrapé par la mort. Naceri est en noir, du côté des flics. Son nom figure au générique, mais le grand public ignore encore l'intensité si particulière de son visage, sa petite cicatrice verticale qui court de l'arcade à la pommette. Souvenir d'une rencontre frontale avec le pare-brise d'une Renault 5 turbo, un soir de bringue, voilà près de vingt ans.
La voiture va lui offrir son plus grand rôle, en lui donnant la réplique à coups de V 6. Besson ose en effet un contre-pied magistral. Il lui propose le rôle de Daniel, le gentil chauffard de Taxi. Un rôle démesuré, par son succès: en 1998, le premier épisode de la série rassemble 6,5 millions de spectateurs. Un phénomène de mode en acier trempé: les producteurs envisagent aujourd'hui un troisième opus.
«Sans permis, je suis mort», expliquait le héros du film à un préfet compréhensif. Samy Naceri, amateur lui aussi de belles mécaniques, survit. Son permis, il l'a perdu aux poings, en l'espace de quelques rounds. L'acteur a été en effet régulièrement impliqué ces dernières années dans des différends entre automobilistes.
En juin 1999, rue Chaptal, à Paris, il finit au poste après un accident avec un taxi, justement. Au passage, il insulte copieusement trois policiers. Deux jours avant l'audience, il est de nouveau contrôlé, ivre, cette fois, au volant. En août 2000, à Saint-Tropez, la Mercedes CLK louée par Naceri recule dans la Golf de touristes parisiens. Bilan de l'embrouille: un pugilat et une plainte pour violences déposée par chacun des protagonistes. L'aventure est déjà presque oubliée quand, en octobre 2000, au retour d'une boîte, un incident sur le périphérique l'oppose à trois jeunes Polonais. L'acteur passe chercher du linge chez sa mère, qui habite une petite rue, à deux pas de la porte de Bagnolet, dans le XXe arrondissement. Il circule, avec son amie, dans son 4 X 4 BMW, acheté deux semaines plus tôt. Pour une raison encore floue, une course-poursuite s'engage avec la Volvo des trois Polonais, qui se trouve bientôt immobilisée sur le bas-côté. Paniqué, son conducteur redémarre et arrache la portière de la BMW. Le temps de la ramasser et de la jeter dans le coffre, Samy Naceri rejoint l'un des fuyards porte de Bagnolet. Des coups sont échangés. Les policiers embarquent tout le monde. Au commissariat, l'acteur refuse de subir un test d'alcoolémie.
Un juge d'instruction parisien a été désigné pour faire la lumière sur cette nouvelle incartade. «Au volant, Samy est sans arrêt agressé, provoqué», assure son avocat, Me Emmanuel Asmar. Il est, en tout cas, souvent reconnu: l'acteur ne supporte pas de circuler vitres fermées. De plus, il ne s'embarrasse pas de garde du corps, préférant le contact direct avec ses fans. Dans la rue, il ne refuse jamais la photo que lui réclament des dizaines d'adolescents. Son fils, Julian, 6 ans, a d'ailleurs du mal à supporter cette incessante «nacerimania».
La presse pardonne difficilement les faux pas des vedettes. Or Samy n'aime pas, mais pas du tout, que des journalistes écornent le mythe Naceri. Le jeudi 22 mars 2001, un homme passablement agité fait irruption dans le hall du Nouvel Observateur, place de la Bourse. Il apostrophe violemment les jeunes femmes de l'accueil. Samy Naceri en veut aux auteurs d'un article, paru deux mois plus tôt, consacré au grand banditisme parisien. Avant de quitter les lieux, il insulte l'auteur, d'origine algérienne comme lui, qui serait, à ses yeux, un «traître à sa race». L'acteur ignore que, jusqu'à ce jour, il était l'idole du fils du journaliste.
Un partisan du coup de poing
Samy Naceri n'est pas non plus du genre à s'embarrasser de procédures judiciaires. «Il faut que les mecs qui veulent niquer mon bonheur et mon rêve sachent qu'il n'y a qu'une ligne entre eux et moi, facile à franchir. Oui, je suis partisan du coup de poing dans la gueule, livre-t-il, dans un long entretien à Première, en mars 2000. Je suis un mec gentil. Pour que je pète les plombs, faut vraiment qu'on me fasse du mal.»
Samy Naceri n'est pas non plus du genre à s'embarrasser de procédures judiciaires. «Il faut que les mecs qui veulent niquer mon bonheur et mon rêve sachent qu'il n'y a qu'une ligne entre eux et moi, facile à franchir. Oui, je suis partisan du coup de poing dans la gueule, livre-t-il, dans un long entretien à Première, en mars 2000. Je suis un mec gentil. Pour que je pète les plombs, faut vraiment qu'on me fasse du mal.»
Le milieu du cinéma, qui en a pourtant vu d'autres, finit par s'inquiéter. Ainsi, pour le Nouvel An, l'acteur a offert une nouvelle prestation. «Le 31 décembre, je passais le réveillon dans un bistrot de Deauville, lorsque, à minuit, le patron a balancé des pétards dans la salle, raconte un journaliste connu. L'un d'eux a atterri sur la veste en velours de ma femme. En cherchant à l'éteindre, j'ai reçu à mon tour un pétard sur le pied. J'ai été brûlé au troisième degré. Très en colère, j'ai engueulé le patron. Naceri était au bar avec une copine. Il n'avait rien à voir dans l'incident. Il s'est levé, en rage: “Si tu ne sais pas t'amuser, ferme ta gueule! ”» Malgré leur différence d'âge, les deux hommes ont failli en venir aux mains.
Les amis de Samy Naceri, les vrais, savent que cette violence est aussi dirigée contre lui-même. L'acteur paraît capable de passer d'un état de surexcitation à l'abattement le plus total. Contacté par L'Express, Samy Naceri a accepté, après un échange ombrageux, un rendez-vous pour s'expliquer sur ses coups de sang. Il s'est finalement décommandé au dernier moment.
«Samy? Il ne se sent bien que dans le travail», reconnaît son attaché de presse. Sur les plateaux, Naceri est en effet un autre homme, professionnel jusqu'au bout des ongles, capable de réciter le texte de son partenaire avec autant d'assurance que le sien. «C'est un acteur charmant, soutient un scénariste qui a eu l'occasion de travailler avec lui. Pour moi, il est du niveau de Lino Ventura. Il a cette même intuition. J'ai adoré le côtoyer.»
«C'est un garçon gentil et sincère, assure son avocat et confident, Emmanuel Asmar. La sincérité est d'ailleurs sa qualité première et son principal défaut. Quand il a le sentiment d'être face à l'injustice, il peut réagir violemment. Il essaie alors de se défendre.» En contrepartie, Samy sait se montrer généreux. Il s'investit discrètement dans des œuvres caritatives, en soutenant, par exemple, un disque de rap et de raï destiné à recueillir des fonds pour la lutte contre le sida. Il participe à des matchs de foot dans l'équipe des Polymusclés, une association d'aide aux handicapés.
Insultes sur le vol Air France 346
Privé de reconnaissance sociale et professionnelle pendant des années, Samy Naceri supporte très mal aujourd'hui d'être traité en quidam. C'est peut-être ce qui a déclenché sa fureur, et une belle pagaille, sur le vol Air France 346 entre Roissy et Montréal. Le 1er octobre 2000, l'équipe de Taxi 2 se rend au Canada pour la promotion du film. A la suite d'une erreur de réservation, Samy Naceri et son amie, Karine, doivent se contenter de la classe économique. L'acteur s'indigne d'être relégué en «quatrième classe» et propose de payer un supplément pour rejoindre la classe affaires. La chef de cabine principale lui en refuse l'accès, faute de places disponibles. Samy Naceri se serait alors lancé dans une violente diatribe contre Air France, accusé d'avoir volontairement provoqué le crash du Concorde. Allusion d'autant plus blessante que la chef de cabine, Chantal Mansour, s'est occupée des familles des victimes.
Selon les témoignages de l'équipage, l'acteur a trouvé la ressource nécessaire pour l'insulter pendant cinq heures de vol: «Salope, je nique ta mère», «Vieille conasse», «Vieille pute de 50 ans», «Grosse merde», «Je gagne 100 000 francs par jour. Tu es vieille. Je t'achète.» Il faudra que le commandant de bord quitte son poste de pilotage et menace de poser l'appareil sur le premier aéroport venu pour rétablir un semblant de calme.
Le jour de son procès, le 2 mai 2001, Samy Naceri n'est pas venu. Il tournait Nid de guêpes dans des studios de la région parisienne et accordait un entretien à une équipe d'Exclusif, un magazine de TF 1 consacré au show-business.
L'acteur reconnaît s'être emporté, mais il évoque une attitude déplacée de l'hôtesse à son égard, notamment un tutoiement familier qui pourrait s'assimiler à du racisme. Il ignore sans doute que Chantal Mansour est mariée à un Egyptien. Samy Naceri se serait en tout cas senti agressé, provoqué. Quant à son avocat, il veut relativiser les témoignages des hôtesses et stewards, en affirmant qu'ils ne pouvaient que soutenir leur supérieure hiérarchique.
Le 30 mai 2001, Samy Naceri a été condamné à trois mois d'emprisonnement avec sursis, et 40 000 francs de dommages et intérêts à Chantal Mansour. Dans son jugement, le tribunal dénonce notamment la «muflerie» et l'attitude «dépravée» de Samy Naceri, ainsi que la «mise en péril de la sécurité de l'avion». «Une condamnation morale plus qu'une condamnation judiciaire», selon Me Asmar, qui a fait appel de la décision.
Lors de la prochaine audience, Samy Naceri sera peut-être sur les lieux d'un autre tournage. A la fin de l'année, il jouera en effet dans La Mentale. Le scénario a été écrit par Larbi Naceri. Surnommé «Bibi», le frère aîné de Samy a trouvé sa vocation, l'écriture, lors d'un séjour à la prison de la Santé. La rumeur veut que l'histoire du film soit inspirée de leur vie. «Ce sera une pure fiction», rétorque leur entourage. Dommage.
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