LES DOCUMENTAIRES sur les sectes sont légion à la télévision – Yves Boisset en prépare actuellement un pour France 2 –, mais c'est la première fois qu'une chaîne consacre un «docu-fiction» à ce sujet. Soutenue par la société de production Capa Drama, France 3 montre l'Ordre du temple solaire vu de l'intérieur, les
«personnes embarquées dans un voyage aux frontières de la mort». Une détonnante et effrayante chronique sur les coulisses de l'enfer, réalisée par Arnaud Sélignac.
«La démarche est inédite puisque nous racontons le quotidien de la secte, les tâches, les cérémonies rituelles, les réunions, les humiliations, le coeur d'un mouvement dont nous savons qu'il a provoqué la mort de 74 personnes», explique le journaliste Bernard Nicolas, dont l'enquête a servi de base de travail au scénariste Hugues Pagan (SAC, des hommes dans l'ombre, également produit par Capa).
Le 90-minutes commence en 1978, au moment de la rencontre entre Jo Di Mambro (Alain Floret), le gourou de l'OTS, et Luc Jouret (Mathieu Delarive), un médecin belge qui deviendra son «sergent recruteur», et s'achève le 23 décembre 1995, lors de la découverte de seize cadavres, dont trois enfants, dans une clairière du massif du Vercors.
Suicide collectif ou assassinat ? Le film ne prétend pas répondre à la question, d'autant que près de dix ans après les faits, le mystère demeure entier. «Nous voulions voir comment on peut entrer, vivre et mourir dans ce genre de structure et parfois s'en sortir», insiste Bernard Nicolas, fort de dix ans d'investigations sur les sectes. Il a contribué à l'écriture de deux ouvrages : Les Chevaliers de la mort et Les Secrets d'une manipulation.
Pour préparer ce docu-fiction, il a rencontré près de cent témoins. «Plusieurs ont suivi des thérapies. Chaque fois que je les voyais, ils replongeaient dans ce passé douloureux. Au total, il y a eu 494 adeptes de l'OTS, en France, en Suisse et au Canada.» Des acteurs servent remarquablement les scènes de reconstitution insérées entre des images d'archives, dont celles des journaux télévisés de l'époque.
Témoignages d'anciens adeptes
«Le film comporte 75% de fiction, mais il est fondé sur des faits complètement réels, signale Claude Chelli, le producteur. Nous avons retrouvé des cassettes audio dans les chalets brûlés, parcouru des rapports de police et des dossiers d'instruction. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce qu'il relate est authentique.»
Il s'appuie essentiellement sur les propos de deux anciens adeptes présentés sous des noms d'emprunt : Tanguy Duchatel (Michel Scotto Di Carlo) et Denise Lagrange (Patricia Franchino). Si le premier témoigne le visage caché, la seconde a accepté de s'exprimer clairement devant la caméra. Visiblement, les années passées au sein de l'OTS les ont définitivement marqués. «Ils étaient présents sur le tournage qui s'est déroulé dans l'endroit même où a eu lieu le dernier massacre, dans le massif du Vercors. Ils souhaitaient que tout soit exact et parfait», précise Claude Chelli.
«Celui qu'on appelle Tanguy Duchatel était extrêmement perturbé de voir que je ressemblais beaucoup à Jo Di Mambro, il n'osait pas m'approcher, c'est moi qui ai dû aller vers lui», se souvient Alain Floret, qui interprète le gourou. «Nous avons tourné très rapidement. Pendant trois semaines, j'ai baigné dans cette étrange atmosphère.»
Une atmosphère oppressante : «Pour moi, la secte est une entreprise de destruction des corps et des âmes, résume Bernard Nicolas. Les victimes avaient une vie familiale et professionnelle solide, mais certaines avaient une grande demande spirituelle. Ce ne sont pas de pauvres gens, comme on le dirait de façon péjorative. Le plus dur dans la secte, c'est la manipulation affective et non mentale, comme le disent souvent les journalistes.»
Les proches des victimes, dont le fondateur de la marque Vuarnet, qui apparaît dans le docu-fiction, sous les traits de l'excellent Jean-Christophe Larapidie, cherchent toujours à comprendre pourquoi et comment des êtres chers ont disparu. S'il occulte les intérêts financiers de l'OTS, ce docu-fiction peut «servir de mise en garde», selon le producteur. Reste qu'il ne laissera personne indifférent. «Quand on travaille sur ce sujet, on n'en sort pas indemne», confie Bernard Nicolas.
n Ce soir à 20 h 55.
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