Jean-Christophe Chazalette, 45 ans, président du tribunal. "Les besoins sont urgents. On me répond 'programme pluriannuel'."
u tribunal de grande instance de Lisieux,
"on connaît les gens". Chantal Lecable, greffière, est née ici. Elle occupe son poste depuis 1978.
"Quand on a vu les parents, on a les enfants", dit-elle. La justice de proximité, en somme. En pleine fracture sociale.
De la Côte fleurie, entre Deauville et Honfleur, au nord, arrivent des dossiers de succession à plusieurs dizaines de millions d'euros, des trafics de stupéfiants, des célébrités cambriolées - "vous nous réglez ça rapidement, hein, monsieur le procureur ?". Mais, dans le sud du Calvados, la grande misère du pays d'Auge, vidé de ses cultivateurs, nourrit un tout autre flot : du surendettement, des agressions sexuelles, des conduites en état d'ébriété...
Du tribunal, chacun voit ces deux mondes s'éloigner chaque jour un peu plus. "Avant, les gens qui avaient de l'argent savaient faire travailler les autres. On avait des relations plus agréables ensemble. Maintenant, les gens ont leur fric pour leurs loisirs", regrette Claudine Dremare, 58 ans. Elle avait quitté le pays à 19 ans pour travailler en région parisienne. Depuis 1985, elle accueille les usagers du tribunal.
Un sentiment diffus de déclin pèse sur Lisieux, poussant ses citoyens les plus enracinés vers la droite de l'échiquier politique. La cité de 25 000 habitants vit enclavée. Les salaires ne décollent guère au-delà de 1 200 euros. Les petits commerces ferment sans repreneurs. Et l'on évoque avec nostalgie les gros industriels du bois qui avaient fait de la ville une cité bourgeoise. La mairie, pourtant, se bat. Les équipements culturels sont là, de nouvelles activités ont pris la relève. Lisieux fabrique à présent un antalgique, le Doliprane, et s'en sort avec moins de 9 % de chômage.
"Les choses n'ont pas beaucoup changé, si ce n'est qu'on voit beaucoup plus de jeunes dans les rues", estime le bâtonnier de l'ordre des avocats, Hubert Hamon, 58 ans, dont les parents ont gagné leur vie comme marchands de souvenirs près de la basilique Sainte-Thérèse. La délinquance est faible. Le tribunal affiche seulement 45 comparutions immédiates par an. Comme l'explique le procureur, Bruno Dieudonné, "ce sont toujours les petites incivilités qui provoquent le sentiment d'insécurité, les tags des cages d'escalier, les jeunes qui laissent leurs canettes derrière eux".
Ingrid Jullienne-Martin, 29 ans, vient de s'installer dans sa ville natale comme avocate. Elle ne craint pas d'assurer la permanence pour les affaires pénales, ni d'aller en garde à vue assister les plus faibles, ce à quoi d'autres de ses confrères répugnent. La jeune femme évoque "un dialogue de sourds entre tout le monde". Au tribunal, chacun est prié de déclarer ses ressources à l'audience en public. Me Jullienne-Martin voit d'un côté les "gens issus des milieux ouvriers, un peu trop chouchoutés par l'Etat, une génération d'assistés pour lesquels le système d'aide, bon au départ, a été dévoyé". De l'autre, "des artisans qui s'énervent en recevant leur Urssaf, des smicards qui ne bouclent pas les fins de mois, des personnes âgées qui se radicalisent". Le père de l'avocate, ancien patron d'une scierie, est maire d'un petit village proche qui compte 1 000 habitants. Près de 200 personnes ont voté pour l'extrême droite aux dernières élections.
Les juges se disent "heureux" quand ils parviennent à faire dialoguer les gens entre eux. Ils assistent eux aussi au creusement des écarts. "Une majorité des gens qui viennent au tribunal sont en très très grande difficulté", rappellent Isabelle Roques, la juge d'instance, et Lionel Da Costa Roma, le substitut du procureur. Leur devoir de réserve en bandoulière, les magistrats ne tirent aucune conclusion électorale de leur quotidien, si ce n'est une méfiance partagée envers Nicolas Sarkozy, qui a attaqué la profession à plusieurs reprises.
Les usagers du tribunal n'ont qu'un point commun : l'alcool. En cause dans l'affaire du viol du bébé C., neuf mois, par son père, l'un des 54 dossiers de la juge d'instruction Marie Lefort. Dans l'histoire de Mickaël G., 27 ans, accro aux jeux de hasard, qui a fini par voler 2 600 euros à ses beaux-parents, sous leur nez tant il était ivre, et qu'on a vu prostré à l'audience correctionnelle du jeudi après-midi, couvert de honte. Dans celle de Stéphane R., qui, après dix kirs avalés à l'apéritif, a été pris d'une "crise furieuse" et a frappé sa compagne. Et de cela nul candidat à l'élection présidentielle ne parle.
Le procureur ne peut que relayer ce qu'il constate : "Chaque fois que j'interviens devant des élus, je signale que plus de deux affaires sur trois ont un fond d'alcoolisme. Dans huit gardes à vue sur dix, ici, les policiers ne peuvent notifier leurs droits aux personnes car elles sont en état d'ivresse." Le magistrat regrette qu'il n'y ait "pas de solidarité entre élus" : quand l'un d'eux prend un arrêté contre la consommation d'alcool sur la voie publique, la levée de boucliers est inévitable. "L'alcoolisme, c'est compliqué et on n'a pas forcément la solution", souligne Mme Lefort, la juge d'instruction. "Ce qu'on voudrait, c'est pouvoir mettre en oeuvre une sanction accompagnée d'un suivi. Les gens sont demandeurs : dans la sanction, ils attendent de l'aide."
Au tribunal d'instance, où se traitent les conflits de la vie quotidienne, même point de vue. "On entend des jugements à l'emporte-pièce sur les gens, mais la vie, on voit bien que ça ne coule pas tout seul et tout bien, explique la juge Catherine Brisset. Une partie de la population est sortie de la société et ne peut plus vivre que dans un système aidé. Il faudrait l'accepter. La vision manichéenne développée par certains m'est difficilement supportable."
La justice a disparu du débat politique, tout aussi brutalement qu'elle y avait surgi lors de l'affaire d'Outreau. Le sujet n'est abordé qu'en cas de crise, regrettent les magistrats. "Je suis inquiet du fonctionnement de l'institution à moyen terme", dit le jeune substitut Da Costa Roma. Lui n'est pas du genre à se plaindre : "Le boulot est passionnant", confie-t-il. Sa mère, gardienne d'immeuble portugaise, a fait toute sa vie le ménage chez de hauts magistrats parisiens. Ainsi est née la vocation du jeune homme, heureux d'avoir réussi. Il évoque néanmoins le manque de moyens et la perte de considération de l'institution. "Il est très difficile de faire comprendre aux justiciables que la justice doit être respectée, quand elle ne l'est pas toujours au plus haut niveau de l'Etat. Je n'ai pas le sentiment qu'il y ait une réflexion en profondeur."
Il est en revanche une chose dont on parle à l'occasion de cette campagne électorale : le service public. A Lisieux, des générations de cultivateurs y ont placé l'avenir de leurs enfants. Pourtant il s'étiole, comme le moral des habitants. La Banque de France est déjà partie. Puis la recette des finances, et la maison d'arrêt, "du jour au lendemain", se souvient Claudine Gérard, en poste à l'accueil depuis trente ans.
Le tour du tribunal semble venu. Dans leur programme présidentiel, l'UMP et le PS ont promis de réorganiser la carte judiciaire. A l'ombre de celui de Caen, situé à 45 kilomètres, le tribunal apparaît trop petit. Un client tout trouvé pour réaliser des économies. L'activité pénale évolue en dents de scie : c'est tantôt le calme plat, tantôt le surrégime, assorti d'une gestion acrobatique des moyens disponibles. Marie Lefort vient de passer trois mois à Caen pour assurer un intérim après le suicide d'un juge d'instruction. En son absence, les services ont été bousculés. Le procureur voudrait développer le "traitement en temps réel" des affaires, mais voit ses ambitions freinées ; l'un des postes de substitut n'est pas pourvu.
Un signe ne trompe pas : collé aux murs
de la cathédrale, le bâtiment historique du palais de justice, détruit par un incendie en 2000, demeure sous les bâches. Au grand dam de son président, Jean-Christophe Chazalette : "On passera toujours après d'autres priorités." M. Chazalette pense que la réorganisation est inévitable. Mais, convient-il, la disparition du tribunal serait vécue comme un drame : "Elle signifierait pour Lisieux l'entrée dans le club des petites villes, alors qu'elle se bat pour entrer dans celui des villes moyennes."
Economies d'échelle d'un côté, promesses de réforme de l'Etat de l'autre, les fonctionnaires, eux, s'attendent tous à perdre des plumes. "Si les fonctionnaires ne sont pas remplacés, ce sera la pétaudière, s'inquiète Mme Gérard. Le petit personnel, on est un maillon indispensable."
Jean-Denis Walliez, greffier du service pénal, confie avoir été "déçu" par les politiques. De "militant" il est devenu "indifférent". Originaire du Nord, ce fils de mécanicien est las d'entendre casser du sucre sur la fonction publique : "Dans les petits tribunaux, on est polyvalents, et souvent on ne sait pas en arrivant à quelle heure on repartira le soir." Depuis sept ans, les greffes ont subi l'avalanche des réformes judiciaires : "Et on ne nous a rien donné."
Les avocats sont vent debout, bâtonnier en tête. Me Hamon est revenu de Paris accablé après une rencontre organisée par la profession avec les représentants de M. Sarkozy et de Mme Royal. "PS et UMP se sont mis d'accord pour supprimer les petits tribunaux." Tandis que "chez Bayrou il n'y a pas cette volonté de tout casser". Le porte-parole du candidat centriste, Hervé Morin, est un voisin de Bernay, dans l'Eure, où il est élu. N'a-t-il pas assuré qu'il ne voyait pas pourquoi on supprimerait son propre tribunal, qui fonctionne fort bien ? Me Hamon renchérit, chiffres à l'appui : "Ce sont les petits tribunaux qui ont les meilleurs résultats."
Chantal Ratel, la secrétaire de l'ordre des avocats, a fait les comptes. Avec 30 greffiers, 14 magistrats, 35 avocats et leurs 44 secrétaires, "si le tribunal disparaît, ce sera encore une vie qui part". Les enfants de Mme Ratel ont fait de bonnes études et se sont installés ailleurs. Seule l'une de ses filles, médecin, est restée. A 54 ans, elle se dit "un peu désabusée". La vie est bien agréable ici, mais l'endroit "se meurt un petit peu". "Ce qui serait important, ce serait de construire en mettant les idées en commun", pense-t-elle, penchant elle aussi pour Bayrou.
Le bâtonnier Hamon dénonce "le mépris" des décideurs, appelle un audit, une discussion, voire une indemnisation pour la profession. "C'est le fait du prince. On n'est pas en royauté !" Au fond, est-il convaincu, "on est en train de démolir les sous-préfectures, on veut vider les petites villes". La preuve selon lui ? "A Lisieux, il n'y a pas la Fnac."
Marc Reynaud, 54 ans, un confrère inscrit à Lisieux depuis 1985, se démarque du climat dépressif ambiant. "Quand je suis arrivé de Marseille, je me suis dit que j'avais trouvé le paradis. Il y a ici une forte tendance au pessimisme, mais il ne faut pas exagérer, on n'est pas malheureux." L'avocat confirme pourtant le malaise. "On nous dit en clair : "Bientôt vous n'existerez plus." Reste Bayrou, qui devient le sauveur."
Représentante de la nouvelle génération du barreau, Me Jullienne-Martin regrette qu'"il existe aujourd'hui une pression sur les juges, considérés comme bons s'ils sortent un nombre suffisant de jugements dans un temps donné". On ne peut, assure-t-elle, "tout rationaliser. La justice n'est pas faite pour être rentable". Aller à Caen, souligne cette enfant du pays, demeure insurmontable pour beaucoup. "Souvent, les gens sont dans une misère noire et doivent aller voir l'assistante sociale pour trouver les 7,50 euros du billet."
A l'unisson, de nombreux Lexoviens regrettent le temps où les choses allaient moins vite, où la vie était plus simple. Selon Me Hamon, "les avocats sont de plus en plus enquiquinés par le papier" et les nouvelles procédures pénales rapides sont "une catastrophe". Elles donnent "des audiences de mise en détention le samedi", "des horaires d'audience qui ne sont pas tenus". Sans compter les clients à l'aide juridictionnelle, mauvais payeurs et mangeurs de temps : "Aucune profession n'accepte ça", assure-t-il.
"Qu'est-ce qu'ils changeront, les politiques ?", tempère Mme Drumare. "Vous croyez, vous, qu'ils ont le pouvoir de donner "plus plus" pour qu'on soit toujours "mieux mieux" ? Tout ce qu'on leur demande, c'est qu'il n'y ait pas la guerre. Chirac a été bien, il n'a pas fait la guerre. Le président, c'est avec le reste du monde qu'il doit savoir travailler. Il doit voir beaucoup plus loin."