Les juges de Luxembourg viennent de confirmer la condamnation de Microsoft pour abus de position dominante. La querelle ne fait que commencer sur la notion si ambiguë de concurrence. Rappel succinct des faits : appuyée sur la diffusion fulgurante de son système d'exploitation Windows, devenu incontournable, la firme américaine en a restreint l'intercommunication avec les autres machines fabriquées par des concurrents. Il n'a proposé ensuite aux équipementiers qu'une version de Windows couplée avec son Media player, fermant ainsi la porte aux autres fournisseurs de lecteurs multimédias. La Commission et le Tribunal ont sanctionné ces pratiques. Il ne faut pas tomber dans l'angélisme ; on sait bien qu'au jeu de la concurrence, celui qui a acquis grâce à elle une place éminente n'a d'autre idée que de la restreindre ensuite pour les autres. Au jeu de l'innovation, celui qui a su ouvrir une porte aimerait bien que d'autres ne s'ouvrent pas trop tôt, le temps au moins d'en tirer un substantiel profit. Et au jeu du profit, celui qui en a obtenu un, légitime, grâce à son coup d'avance, ne dédaigne pas de le maintenir ensuite sous forme de rente de situation. C'est pour remédier à ces dérives du marché qu'ont été précisément mises en place, sous diverses formes, des autorités de marché.
C'est là que la querelle commence à se développer. La décision européenne est plébiscitée par toutes les entreprises moyennes qui s'étiolaient jusqu'ici sous l'ombre mortifère de Microsoft. Elle est approuvée par les deux camps, en l'occurrence réconciliés, de ceux qui prônent une économie ouverte et de ceux qui soupçonnent les grands succès capitalistes de compromettre l'intérêt général. En face, la résistance s'organise. Derrière le ministère américain de la Justice, on accuse au contraire Bruxelles de « décourager l'innovation et la concurrence » au motif que la liberté est fondamentale : celle d'espérer décrocher le jackpot, de faire fortune sans entrave, de tuer les concurrents à l'occasion... Soyons justes ; dans cette conception anglo-saxonne à dominante procédurale, le contre-pouvoir des consommateurs est réputé s'exercer à travers les « class actions », dont les avocats réclament des centaines de millions de dollars aux sociétés fautives. L'enjeu est de taille, car en même temps se dessine un nouveau marché, celui des innombrables recours pour abus de positions dominantes qui seront cette fois introduits auprès des autorités européennes. Dans cette forme inédite de concurrence entre deux systèmes juridiques d'inspirations différentes, l'un et l'autre prétendront également défendre le consommateur, l'innovation, le libre choix. L'approche européenne a l'avantage d'affirmer que certains intérêts particuliers peuvent menacer l'intérêt général, qui est celui de tous les autres. Sur des sujets d'une telle portée, il est satisfaisant que l'Europe existe.
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